Occupé à la promotion de son dernier film, Accords et désaccords, Woody Allen fait en Europe l'expérience de la célébrité. Une meute de photographes et de fans traque le moindre de ses déplacements. Les conférences de presse qu'il donne sont systématiquement bondées. Les questions ont souvent trait à sa vie intime. «Quelle est pour vous la soirée idéale?», interroge une journaliste. Woody hésite, commence puis se rebiffe. L'élocution heurtée laisse penser que les questions les plus futiles sont abordées en problématiques existentielles. La réponse enfin articulée vient comme une délivrance: «Il y a, pour moi, deux types de soirée idéale. La première lorsque nous allons au cinéma avec mon épouse puis nous dînons au restaurant. La seconde lorsque nous dînons d'abord, puis allons voir un match de basketball.» Hochement de tête collectif. On compatit. Chacun sait les psychanalyses interminables, la méconnaissance de son œuvre aux Etats-Unis, le mariage sulfureux avec la fille adoptive de son ancienne compagne, Mia Farrow. Mais on se dit que les dépressifs chroniques finissent par ne plus convaincre qu'eux-mêmes. La question fatidique arrive enfin: «Etes-vous heureux?» Le New-Yorkais mélancolique évoque son âge, une certaine maturité. Mais le pli du bonheur, Woody Allen ne l'a jamais pris et l'homme ne se résout pas à la complaisance. Alors il s'en tire en parlant un français approximatif afin que, dans le temps imparti pour le dialogue, moins de frivolités soient dites.

Il était prévisible que Woody Allen consacrerait un jour un film à sa passion pour le jazz des années 30. Dans Accords et désaccords, il invente un guitariste égocentrique, toxicomane et maquereau à ses heures. Plus que la musique, c'est le musicien qui est dépeint. Le cinéaste s'en explique: «L'intérêt dramatique d'une histoire se situe la plupart du temps dans le côté obscur des existences. Les médias, par exemple, se focalisent sur les faits divers qui finissent mal. Ce n'est pas un hasard. Tout cela tient d'une certaine fascination des humains pour le désespoir, la tragédie. Je crois qu'on ne peut pas concevoir un film qui traiterait seulement de la musique. La plupart des musiciens de jazz qui m'intéressent ont eu une existence très complexe. Si j'écoute leur musique, j'ai l'impression que ce sont des personnes exceptionnelles. En fait, il y a souvent dans leur nature une cruauté et un narcissisme qui peuvent être aisément montrés à l'écran.»

Woody Allen prend à son compte la mythologie hollywoodienne du jazzman en perdition. Mais, pour valider son propos, il traite le guitariste imaginaire comme un personnage historique. D'où le gimmick du documentaire fictif dont il s'était déjà servi dans Zelig. Il invite notamment le fameux critique américain Nat Hentoff pour dispenser quelques anecdotes savoureuses. «Je souhaitais obtenir un effet de réalisme. Nat Hentoff est quelqu'un de respecté aux Etats-Unis. Il connaît parfaitement le monde de la culture, mais ne parle pas du jazz en intellectualisant cette musique. Il y a bien sûr de nombreux critiques pleins de fatuité. Mais la critique aide d'une certaine manière à écouter mieux la musique, en faisant comprendre des aspects inconnus d'un artiste. J'éprouve du plaisir en lisant des biographies du clarinettiste Sydney Bechet ou des articles sur le pianiste Jelly Roll Morton. Cela stimule la réflexion. Ce que je déteste, ce sont les gens qui vous expliquent ce qu'est la musique et ce que vous devez aimer. Je peux dire que certaines des choses les plus fascinantes que j'ai lues sont des livres sur le style New Orleans au tournant du siècle dernier.» Avec un sens inné des détours, Woody Allen a en réalité rendu hommage à Django Reinhardt, guitariste prodigieux du jazz manouche. Mais, plongé dans le fauteuil d'un hôtel parisien, il ne sait trop bien comment décrire sa mélomanie: «La figure de Django apparaît en filigrane dans le film. C'était un des génies les plus importants de ce siècle.» Le clarinettiste amateur n'affronte pas les génies de la musique. Il en rêve seulement et renonce finalement à transcrire ce qui l'émeut.

Accords et désaccords n'est-il pas en fait un film sur la souffrance du créateur? «Il y a en effet un esprit commun chez tous les artistes. Ils tergiversent, sont incapables d'exprimer leurs sentiments ailleurs que dans leurs créations. Ma manière propre se développe en général dans les comédies. Mais ce film en particulier touche à des choses profondes que je ne parviens pas à signifier. Je crois qu'il est moins drôle que certains de mes scénarios précédents, mais je suis assez satisfait du résultat.» Il ne faut donc pas se fier à la mine affligée de Woody Allen.