Depuis quelques semaines, la nouvelle suscite l'émoi au sein de la communauté arabe de Genève: Hamed el-Saadi et son ensemble musical irakien se produiront, ce soir, lors d'un premier et unique concert suisse. De tout temps, l'Irak, carrefour entre l'Asie et l'Europe, a abrité les plus grands poètes, chanteurs, musiciens de l'histoire. Composés à Bagdad du temps des splendeurs des califes abbassides, les maqâms irakiens sont à l'origine de toutes les expressions musicales orientales, profanes ou sacrées.

«Qu'il soit sunnite, chiite, chrétien, arabe, turkmène, kurde, cordonnier ou médecin, l'Irakien se sent appartenir à la tradition du maqâm», dit Shehrazade Hassan, ethno-musicologue irakienne basée à Paris. Ces chants savants, d'une extrême beauté, sont restés confinés à l'intérieur de leurs propres frontières durant plusieurs décennies. Mais aujourd'hui, le monde arabe, porté par la sympathie qu'il ressent envers le peuple irakien sous blocus, redécouvre l'éclat de ce patrimoine.

«Avec la crise du Golfe, on pensait que cette forme musicale allait disparaître en Irak, raconte la musicologue. La société était cassée et le mécénat n'avait plus de moyens. On ne jouait plus, on ne chantait plus. Mais ces derniers temps, cet art renaît, même dans les régions bédouines et rurales, où le maqâm n'était pas une tradition.»

Signe incontestable de l'engouement des Irakiens pour leurs maqâms: chaque vendredi, le théâtre de Bagdad, al-Mathaf al-Baghdâdî, est archicomble. «Ils sont toujours plus nombreux à venir. Ils écoutent, puis discutent des textes, de leur signification, de la manière dont ils ont été chantés», clame Hamed el-Saadi, considéré comme le grand héritier de cette tradition séculaire. Il fut en effet le fervent disciple des deux plus célèbres interprètes de maqâm de notre siècle, Yusuf Omar et Mohammed al-Gubantchi, aujourd'hui décédés.

En dépit d'un grand raffinement et d'une forme très sobre, le maqâm ne s'écoute pas de la même manière qu'un concert occidental. «On est censé tenir une distance avec ses émotions et valoriser des sentiments mystiques, de type abstrait, explique Shehrazade Hassan. Donc, pas de gesticulations inutiles. Pas de place, non plus, pour le sentimentalisme et les pleurnicheries typiques des chansons égyptiennes.» Par contre, l'audience ne se gêne pas pour exprimer à haute voix son appréciation.

Apparemment impassibles, le chanteur et les musiciens signalent qu'ils ont lu le message en redoublant d'intensité. Ce va-et-vient entre le public et les artistes entraîne la salle dans une spirale d'émotion amplifiée par le lyrisme des paroles qui chantent inlassablement la beauté de l'amour et la souffrance de l'éloignement.

Toutefois, les textes des maqâms sont censés évoquer une vision transcendante de l'amour. Cette approche mystique est modelée par la technique vocale qui s'appuie sur les psalmodies coraniques. «Je suis né dans un quartier populaire très religieux de Bagdad. Depuis tout jeune, je me sentais attiré par les cérémonies souffies et d'autres rituels religieux.»

Les maqâms étaient tellement populaires en Irak qu'ils étaient chantés dans les cafés. Jusqu'aux années quarante, ils étaient devenus des lieux de transmission informelle où de grands maîtres initiaient des disciples. Puis, les cafés musicaux passèrent de mode. On continua néanmoins à écouter les maqâms dans des soirées privées bagdadiennes, souvent mixtes, où l'alcool et une certaine liberté donnèrent une large place aux improvisations.

Le maqâm irakien. Vendredi 20 h 30 à Genève, Cité Bleue , 46, av. Miremont. Loc. et rens. 022/738 66 38.