Les organisateurs du World Press Photo ont fini par céder. Ce matin, ils ont retiré à Giovanni Troilo son premier prix dans la catégorie «Problématiques contemporaines». Motif: l’une des images du reportage consacré à Charleroi a été prise à Molenbeek, commune bruxelloise. Ce n’est pas pourtant pas cela qui avait suscité la polémique – on ne le savait pas – mais la question de la mise en scène de la série. Certaines situations, ainsi, auraient été reconstituées. D’autres anticipées; un flash a été posé dans une voiture avant qu’un couple n’y fasse l’amour. L’auteur s’est défendu en assurant que tous les clichés reflètent des situations existantes. Le World Press Photo, le prix le plus prestigieux de photojournalisme, l’a soutenu. Le couple serait passé à l’acte de toute façon, a expliqué l’institution en substance dans un communiqué publié lundi. Retour sur cette polémique et son épilogue avec Lars Beoring, nouveau directeur du World Press Photo.

Vous retirez finalement le prix à Giovanni Troilo pour une question de localisation de photographie, sans lien avec la polémique concernant la mise en scène de son travail…

Nous avons eu un grand débat sur cette question de la mise en scène. Lorsque nous avons eu le sentiment d’avoir tiré tous les éléments au clair, nous avons décidé que Giovanni Troilo méritait ce prix. Puis il y a eu cette nouvelle information de la photographie prise à Molenbeek. Cela change toute l’histoire et rend la décision de retirer le prix évidente. Donner une fausse information est un motif de disqualification. J’ai pris la décision et je suis parfaitement à l’aise avec cela.

Avez-vous cédé à la pression?

Non, mais nous avons reçu beaucoup de messages et donc décidé de poursuivre les investigations. Cela prend beaucoup de temps de recueillir toutes les informations et nous n’avons pas une équipe pour enquêter à Bruxelles.

Pour vous, le débat sur la mise en scène est donc tranché?

Nous n’acceptons pas la mise en scène et devons nous poser la question pour chaque image. Bien que les règles soient toujours les mêmes, chaque jury a son interprétation. Concernant Troilo, la décision de lui remettre le prix était collective parce que les situations photographiées étaient bien réelles.

Certaines scènes, visiblement, étaient reconstituées. Ne touche-t-on pas ici à la limite?

Une reconstitution est une fiction parce que l’on rejoue quelque chose. Cela revient en effet à de la mise en scène. Je ne sais pas ce qu’il en est concernant le reportage de Troilo, il faudrait interroger les personnes photographiées. A partir de là, on entre dans un travail policier et ce n’est plus notre rôle. Nous recevons des milliers de dossiers; notre compétition est forcément basée sur un rapport de confiance.

Où posez-vous les limites de la mise en scène et du photojournalisme?

Les choses ne doivent pas advenir parce que vous intervenez ou demandez à quelqu’un de faire quelque chose. Voilà ce qu’est la mise en scène. Quant au photojournalisme, il est difficile de donner une définition globale et définitive. Cela peut être une image, un reportage. Une personne photographiant une scène à laquelle il assiste, mais aussi le résultat de recherches et d’investigations.

Allez-vous vous emparer de ce débat?

Oui, nous allons lancer un think tank. Tout le monde a une opinion sur le sujet mais il est urgent d’aller plus loin. Nous aurons des discussions et des tables rondes toute l’année, dont les résultats pourraient être présentés lors d’une conférence à Columbia à la fin octobre.

N’y a-t-il pas deux poids deux mesures entre le rejet de toute retouche numérique et le fait de poser un flash avant une scène?

Il me semble dangereux de comparer ces deux choses. D’un côté, nous parlons d’enlever ou d’ajouter un élément à l’image, c’est de la manipulation. De l’autre, d’utiliser un flash, qui a toujours fait partie de la photographie. Retoucher la luminosité ou le contraste est en revanche accepté selon les standards de l’industrie. On ne peut pas transformer une image prise de jour en photographie de nuit par exemple. Mais il est permis de passer de la couleur au noir et blanc! C’est un débat intéressant, sans cesse renouvelé par les possibilités technologiques.