polémique

World Press Photo. Jusqu’où le photographe peut-il tordre le réel?

Retouche, mise en scène… Quatre photographes installés en Suisse commentent plusieurs images du World Press Photo 2015 et racontent leur propre travail.

Tous pratiquent la photographie documentaire en Suisse romande avec une approche très personnelle, à destination ou non de la presse. Le Temps a demandé à Matthieu Gafsou, Mark Henley, Yann Gross et Jean Revillard de commenter la polémique entourant le World Press Photo 2015. Et d’énoncer les pratiques qu’ils tolèrent en photographie, à partir de trois images lauréates, dont la fameuse voiture de Charleroi.

1. La fameuse voiture de Charleroi, équipée d’un flash en prévision des ébats qui allaient s’y dérouler

(Photo: Giovanni Troilo/LuzPhoto)

Matthieu Gafsou: «Je trouve très bien que le World Press Photo (WPP) ait soutenu ce travail et en particulier cette image. Nous devons accepter que toute photographie trompe le réel. Ce n’est pas seulement un document, c’est aussi un discours. La discussion pourra commencer vraiment quand une partie de la profession aura compris cela, que les photographies soient retouchées ou non sur Photoshop. En retirant le prix à Giovanni Troilo à cause d’une image prise ailleurs qu’à Charleroi, le World Press Photo botte en touche et élude les vraies questions. Chaque année, le jury récompense des clichés iconiques dans leur forme, ce qui appelle les photographes à développer une vision d’auteur, mais ils punissent finalement ce qui fait un auteur, c’est-à-dire la subjectivité dans le propos.»

Mark Henley, agence Panos: «Ils ont fini par prendre la bonne décision mais je regrette que ce soit sur l’histoire de l’emplacement de la prise de vue. Tout le reportage est construit, c’est une mascarade contraire à toute démarche journalistique. Le World Press Photo est dirigé par une nouvelle équipe, qui manque d’expérience. J’imagine que cette polémique n’aurait pas eu lieu avant. La nouvelle génération de photographes ne travaille plus dans les journaux, par manque de débouchés, ils ne savent donc pas ce qu’est une photo de presse. La série de Troilo n’a rien à voir avec un travail documentaire. Je suis choqué que le jury ait pu défendre cela. C’est comme si vous inventiez des citations dans un article, au motif que des gens le pensent. Primer ce travail alors que des photographes se mettent en danger pour produire des images est un manque de respect.»

Jean Revillard, agence Rezo: «La série de Troilo était l’une de mes préférées dans le palmarès du WPP. Lorsque l’on traite de sujets de société, on est obligé de réinventer une esthétique, parce que les problèmes sont toujours les mêmes: le sexe, le chômage, l’alcool… Il me semble évident de laisser une grande liberté esthétique aux photographes œuvrant dans ce genre de catégories, dans le portrait également, contrairement à ceux qui travaillent dans l’actualité pure, sans cesse renouvelée. Partant de là, le coup de flash dans la bagnole ne me pose pas de problème. Les questions de société traitent de l’intime, on entre donc dans la vie privée de nos sujets, on discute de comment on va les photographier. Je crois que Troilo s’est pris au piège de ses légendes, qu’il a voulues trop détaillées. S’il n’avait pas précisé que c’était son cousin dans la voiture ou même que le sujet se situait à Charleroi, il n’y aurait pas eu de polémique.»

Yann Gross: «Le World Press Photo pose des questions chaque année tant il insiste sur ces notions d’intégrité de l’image et de véracité. Cette série, à la vision très personnelle, n’aurait pas dû être présentée à ce concours. Ou alors il faut le rebaptiser le World ­Documentary Photography. Les photographes ne sont plus envoyés en reportage par les journaux, ils partent de leur propre initiative et essaient de vendre leur sujet au retour. Du coup, ils cherchent à se singulariser et cela peut impliquer une certaine mise en scène. Le World Press Photo tel qu’il existe aujourd’hui me semble désuet, les règles doivent évoluer.»

2. Les grands-parents du photographe, une série primée dans la catégorie «Vie quotidienne»

(Photo: Sarker Protick)

Matthieu Gafsou: «Cette image pose la question de la norme du rendu photographique. Là encore, on a tendance à oublier que la photographie n’est pas le réel. Ce que l’on appelle une photo «normale» répond à une norme validée par tous et résultant de l’histoire industrielle: Kodak avait décidé que le gris neutre serait à 18% du noir. Ce n’est pas exactement ce que l’œil voit. Toute retouche est permise à mon sens si la démarche reste honnête. Cela dépend donc du contexte de la publication, de la légende, etc. Il est absurde de punir le type qui a enlevé un sac-poubelle traînant dans son image. En revanche, supprimer deux personnages riant à côté d’un drame change totalement le sens de la photographie. Mais ce qui me frappe dans ce portrait, c’est que la présence du photographe est manifeste, qu’il y a une relation entre lui et ses modèles. Ce n’est donc pas un document brut et le World Press Photo l’a accepté.»

Mark Henley: «Le photographe a joué sur l’exposition mais, tant qu’il n’a rien enlevé ou ajouté à l’image, je ne vois pas de problème. On peut modifier la lumière, la saturation, etc., pendant ou après la prise de vue, si le sens reste. Mon travail sur la banque est en noir et blanc, c’est une plus grande manipulation! Je l’ai voulu ainsi pour lui donner un côté fictionnel, mais le contenu est bien réel.»

Jean Revillard: «Des images de ce genre, laiteuses, ont été beaucoup vues. L’auteur a sans doute joué sur l’exposition puis retouché sur son ordinateur. On peut modifier la lumière, le contraste sans changer profondément l’image. On m’avait reproché d’avoir utilisé le flash dans mon travail sur les cabanes de Calais, d’avoir esthétisé la misère. Je suis d’accord pour l’éthique, mais pas pour la morale. La limite, pour moi, c’est le tampon. On n’enlève ni n’ajoute rien.»

Yann Gross: «La retouche semble assez poussée mais elle permet de donner une cohérence et une atmosphère à un travail réalisé sur deux ans. Tout est permis pour moi, même de gommer un élément, dans la mesure où c’est le point de vue du photographe qui m’intéresse et s’il défend une approche artistique. Cadrer revient déjà à sélectionner des éléments; on ne fait que franchir un pas de plus permis par la technologie. Je mets une limite sur les images de presse.»

3. La coccinelle et son parasite, premier prix «Nature»

(Photo: Anand Varma)

Matthieu Gafsou: «Cette image questionne le mythe de la nature authentique. Or la coccinelle n’est pas moins naturelle parce que photographiée en studio. Le cliché n’a pas soulevé la moindre polémique, parce qu’il n’y a pas d’enjeu dans la représentation des animaux.»

Mark Henley: «Ce travail se place dans la tradition de la représentation zoologique. Il ne manque que l’épingle plantée dans le dos de l’insecte. Je ne vois donc pas de manipulation de la réalité.»

Jean Revillard: «On est d’accord avec le flash quand il s’agit d’insectes. Des règles esthétiques ont été fixées et il faut en être conscient: OK pour le flash en photo macro et pour les animaux, pas pour les humains.»

Yann Gross: «Cette série est excellente par sa visibilité. La même image au naturel n’aurait rien donné. Réalisée comme une nature morte, elle est plus esthétique, plus spectaculaire mais aussi plus compréhensible. On voit tout de suite l’insecte et son parasite. Les photographier hors contexte n’enlève rien à la véracité de la scène, au contraire.»

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