Il y a deux manières de voir ce concert. Première hypothèse. Le récital le plus foutraque de l’histoire du Montreux Jazz Festival: Wyclef Jean qui débarque sûr de son fait après la prestation bancroche de Bobby Womack, et qui inflige trois heures durant les tubes les plus éculés du répertoire des autres, juke-box des identités créoles où Bob Marley revient à tout bout de chant. Et puis «La Bamba», Cat Stevens, «Knockin’ on Heaven’s Door», l’antienne portoricaine «La Gazolina» sur laquelle il chante le texte de «Guantanamera». On dirait un animateur de bal champêtre qui croit si peu en sa propre fortune et en le discernement des danseurs face à lui qu’il rassemble en un geste pailleté tous les hymnes possibles.

En 2009 à Montreux, Wyclef avait porté Claude Nobs sur ses épaules – la photographie de l’instant est affichée en énorme dans le vestibule du festival. Il était déjà monté sur le balcon. Il refait le coup exactement. Il s’en prend aux «connards de VIP’s» qui surplombent la foule et ne lui en veulent pas puisqu’ils le portent en triomphe lorsqu’il gravit les étages de l’Auditorium Stravinski. Wyclef tapote sur des congas, sur une batterie, il mange sa guitare avec les dents, il se lance dans des cabrioles, ne sait pas trop quoi faire alors il invite des enfants, une femme, à côté de lui, pour remplir l’espace. A plusieurs moments de ce spectacle, la sensation du naufrage s’insinue tranquillement.

Deuxième hypothèse. Wyclef Jean, 43 ans, qui a vendu davantage de disques – avec son groupe Fugees, avec ses compositions pour Santana ou Shakira et en solo – que n’importe qui saurait en rêver aujourd’hui, reste profondément cet enfant surdoué dont la seule ambition est de porter la nuit à son niveau d’incandescence. Il possède assez de chansons, dans sa discographie, pour asseoir la plupart de ceux qui viendront après lui; il lui suffirait d’enfiler ses propres perles, «911», «If I Was President», «Diallo». Mais cela ne lui suffit pas. Il veut être les Bee Gees, Nirvana, Michael Jackson et Miles Davis. Alors, il rassemble tout ce qu’il sait. Comme si un concert ne valait que lorsqu’il résume cinquante ans de pop music.

Wyclef est un cas. Dans l’après-midi, on le rencontre au long des couloirs du festival. Il cherche le regard de l’autre à travers ses lunettes noires. Il parle de Claude Nobs: «Je sens encore son odeur, son énergie. Son décès m’a fait le même effet que celui de Bob Marley. Ce genre de personnes ne meurent pas, ils sont des trompe-la-mort. Ils survivent par leur œuvre.» Fils de prédicateur protestant, de franc-maçon, petit-fils de prêtre vaudou, Haïtien qui a fait de son exil aux Etats-Unis la matière première de son œuvre, Wyclef Jean a connu tellement de vies, d’avatars et de renaissances que, au fil des ans, il est devenu ce mutant béni dont la chronique se repaît.

En 1996, il publie avec deux partenaires en crime The Score, un album de rap qui défrise le monde, 18 millions de copies vendues. En quelques mois, Wyclef, petit Caraïbe débarqué à 9 ans à Brooklyn puis dans le New Jersey, réalise un rêve qu’il n’avait pas eu le temps de faire. Même quand son groupe se dissout et qu’il aurait pu se contenter de végéter dans les traverses de son triomphe, il réapparaît en producteur. Michael Jackson l’appelle. Il est capable, sur une guitare, de peaufiner en trois secondes un refrain qui reste croché sur les lèvres de la moitié de la planète. Alors, ses ambitions s’étoffent. Il veut être président. Il veut sauver le pays de son père.

Après le séisme du 12 janvier 2010 en Haïti, Wyclef lance un appel aux dons pour la fondation qu’il a créée. Il récolte des millions. Puis, il se lance dans la campagne électorale. Il surgit à tous les coins de rue de Port-au-Prince, il dit qu’il veut faire de l’île «un kibboutz géant», la perle des Antilles. Sa candidature est repoussée par le Conseil électoral. Et un article du New York Times, qui pointe la gestion désastreuse de Yélé Haïti, enterre définitivement son organisation caritative. Pourtant, Wyclef ne s’effondre pas. Samedi, dans l’entrevue, il n’exclut pas de revenir dans le jeu politique en Haïti: «Si les élus font leur travail, ils n’ont pas à avoir peur de mon retour. Mais si je constate que rien n’avance dans le pays, alors je reviendrai.» I’ll be back, murmure-t-il, d’une voix fendillée. «Nul n’est prophète en son pays. Je crois que les gens n’ont pas compris la profondeur de mon intelligence.»

A Montreux, il joue des muscles. Il sait que Prince sera là cette semaine, trois fois, alors il veut le défier par anticipation. Il ne maîtrise pas, comme Prince, tous les instruments, mais il n’hésite pas à s’essayer à tout. On croyait qu’il n’y avait qu’une alternative pour estimer ce concert: la débâcle ou la consécration. Mais à un moment, Wyclef Jean marche sur la corniche du balcon, dans l’Auditorium Stravinski; plusieurs milliers de personnes ne songent qu’à une seule chose: va-t-il se rompre le cou? Wyclef, en réalité, est un funambule. Son grand-guignol halluciné est le point d’équilibre exact entre l’excès et la justesse. Il achève son show, bien plus tard, dans le mélange improbable d’un groupe qui n’est pas assez rapide pour suivre ses volte-face, d’un DJ discobole dont les morceaux secrets sont les plus célèbres qu’on ait entendus, à 1 heure du matin et plus, en marcel transpirant.

Les dizaines de Haïtiens de Suisse soulèvent des drapeaux où des canons rivalisent avec les palmiers. Ils agitent leur mouchoir en l’air comme on le fait à La Nouvelle-Orléans. Rien n’est épargné. Rien n’est mesuré. Wyclef Jean a conquis son parterre suspendu, surtout ceux qui n’y croyaient plus. La bacchanale impérieuse, insulaire, dérangée et branquignole d’un type qui veut être à la hauteur de l’histoire du festival qu’il visite. Et qui finit, comme il le faut, par ce qu’il sait le mieux faire. Tourner les serviettes.

«Je crois que les gens n’ont pas compris la profondeur de mon intelligence»