Le fantôme de l’épidémie hante la rentrée littéraire, de manière plus ou moins opportuniste. Mais le thème préoccupait déjà Xabi Molia: en 2011, Avant de disparaître (Seuil, Fiction & Cie) montrait la France déchirée par une maladie provoquant la violence des contaminés. Dans Des Jours sauvages, on sait qu’une grippe fait des ravages en Occident. On n’en apprend toutefois pas beaucoup plus, sinon qu’elle est assez effrayante pour provoquer des exodes par air, terre et mer. C’est cette ultime opportunité que saisissent les fugitifs du superbe roman de Xabi Molia: ils détournent un vieux ferry rouillé, lequel finit par échouer sur une île quelque part au milieu de l’Atlantique, entre l’Afrique et le Brésil, mais où?

Les circonstances de cette fuite, le passé des fugitifs, on ne les découvre que peu à peu, presque incidemment. Ce qui intéresse l’auteur, c’est la manière dont s’organise une petite société, formée par le hasard, jetée par des conditions extrêmes dans un milieu inconnu. Et le récit de ce microcosme en formation est passionnant de bout en bout, épique, dramatique, poétique. Imagé aussi: Xabi Molia est également cinéaste.

Au cœur de la violence

La vision est intime, à hauteur des protagonistes du drame: c’est l’un d’eux qui rapporte, avec beaucoup d’efficacité, d’élégance et de précision, ce qu’il a vu ou s’est fait raconter. Il s’adresse à un interlocuteur qu’il tutoie, peut-être le lecteur. Parfois, il s’avoue contraint d’inventer: «Il disparut pendant des heures, alors, comme en d’autres endroits de ce livre, je dois imaginer.» Ses phrases sont brèves, il sait saisir en quelques mots l’essence de ses compagnons, le nœud d’une situation, le théâtre d’une confrontation, le déroulement des jours, sans jamais rien dire de lui-même, sauf à évoquer, en passant, une infirmité.

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A la première page, on est déjà sur l’île depuis quelques mois, au cœur de la violence. Sur le rivage, des radeaux brûlent: le conflit qui traverse tout le livre a éclaté. Le groupe des naufragés – une petite centaine – s’est scindé en deux: les partants et les saboteurs. Les premiers cherchent à rejoindre leur vie d’avant, la France qu’ils imaginent restaurée, une épouse, des enfants perdus pendant l’exode. Les autres, d’abord isolés mais de plus en plus nombreux, se trouvent satisfaits de cette existence nouvelle et redoutent d’être découverts, rapatriés, peut-être jugés pour désertion. Ils détruisent les tentatives de bateaux. Ces positions iront en se radicalisant jusqu’à la sécession et la guerre civile.

Le besoin d’un meneur

L’île est généreuse et inquiétante à la fois. Il reste des traces d’occupation, mais elle est désormais déserte. Au centre se dresse un volcan aux émanations toxiques. Ses cendres ont fertilisé une forêt riche en végétaux et en animaux comestibles. Des rivières y coulent. Elle est parfois balayée de tornades, de tempêtes de sable, mais son climat est amical en général. Pas besoin d’abris solides ni de vêtements chauds. L’équipement du ferry a fourni quelques outils et matériaux à ces Robinsons, et chacun est supposé déployer ses compétences. Certains, en état de choc après la traversée, ne se sont jamais remis, ils errent en zombies, parmi eux, un ancien ministre des Transports!

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La plupart des naufragés restent dans l’ombre, il y a des apparitions fugaces, des noms, des silhouettes. Seuls quelques personnages occupent le devant de cette scène primitive. D’abord l’Amiral, que le groupe se donne comme chef car les humains ont besoin de meneur. C’est un homme qui a beaucoup vécu, un être charismatique que d’aveuglantes colères soulèvent trop souvent. Ce veuf inconsolé a emmené son fils, sa fille, Albany et les enfants de celle-ci, qui tous, auront leur partition à jouer dans le drame.

A la mort de l’Amiral lui succède Albany, qui, à plusieurs reprises, impose la raison quand la violence menace de déborder. Elle se fait évincer par Elorriaga, un Basque ombrageux, brut de décoffrage, ancien rugbyman et gendarme. Comme l’Amiral, il souffre de paranoïa, la maladie du chef. Parmi les personnages secondaires, un des plus attachants est Osvaldo Cooper, vieux Cubain desséché et mutique, le plus acharné des partants.

Créer une nouvelle race

Du temps passe, mais combien? Sa mesure est floue, des années en tout cas. Il y a des morts, naturelles ou violentes. Des cas de folie. Des amours. Une naissance. Un disparu, voire deux. Des dérives, la tentation de l’anarchie, celle de l’autoritarisme. Faut-il appliquer les lois du vieux monde et, sinon, qui en édictera de nouvelles? La peine de mort est rétablie, puis abrogée. Que faire des enfants? Finalement, une scission radicale s’opère entre les «Basques» et les partants.

Sous la dictature d’Elorriaga, les dissidents s’efforcent d’atteindre l’animalité, de créer une nouvelle race: prohibition des souvenirs, de l’écrit puis du langage, limité à l’extrême, nudité, licence sexuelle, tous les coups permis, pas de feu, ni d’abri, ni d’outils. Le retour à la nature tourne vite au cauchemar. Il est amusant de constater que Xabi Molia, basque d’origine, a choisi d’attribuer aux «Basques» la tentation de la sauvagerie et le goût de la servitude. Il est vrai qu’il manifeste çà et là un humour discret.

Et la fin? Elle est habile, surprenante, mélancolique aussi, et désabusée.


Roman

Xabi Molia

Des jours sauvages

Seuil/Fiction&Cie, 256 p.


Citations


Les vagues feraient un bruit de vague. Dans la forêt, des singes ou des oiseaux s’appelleraient entre eux. Nous quitterions cette île et elle serait déserte, enfin.

p. 254


La langue s’effaçait comme un château de sable s’érode vague après vague. Elorriaga avait compris que c’était elle, l’ennemie.

p. 186


Les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter en être exempt? Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions. Qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors?

Jean-Jacques Rousseau, cité en exergue


Un jour, il faudrait qu’il enseigne à son fils ce qu’il avait appris sur le mensonge. Enfin, pas sur le mensonge mais sur le récit, sur les besoins de leur récit de naufragés.

p. 19


Pas de temps pour la nostalgie, écrivit l’Amiral. S’il avait pu, raconte Paul Aguilar, il aurait fait voter l’interdiction des souvenirs.

p. 31


L’avenir, ils ne savaient plus quoi en faire. C’était une chose flasque et insaisissable. Ceux qui persistaient à s’y intéresser s’épuisaient en conjectures. Un jour tout changerait. En attendant, ils étaient là.

p. 98