Cinq ans après Selon Matthieu, projet ambitieux qui s'était soldé par un cruel échec, Xavier Beauvois revient de loin. Le Petit Lieutenant, un film policier plus modeste d'apparence, avec Nathalie Baye, Jalil Lespert et son pote Roschdy Zem en tête d'affiche (lire critique dans LT du 11.1.2006), vient de connaître un joli succès en France, aussi bien public que critique. Le dernier moment pour relancer l'enfant terrible du cinéma français des années 1990, probablement l'auteur le plus important de sa génération avec Arnaud Desplechin.

Cela n'empêche pas Xavier Beauvois d'être déprimé en ce jour de janvier qui le trouve entre Genève et Lausanne à assurer le lancement de ce quatrième opus. «Ça va mal. Ma femme vient de me jeter, après quinze ans!», nous lance-t-il d'emblée, affalé dans son fauteuil d'hôtel. Avant de se vanter d'une nuit d'excès divers et de s'endormir doucement devant sa énième bière de la journée.

Pourquoi n'est-on qu'à moitié surpris? Sans doute parce qu'on avait deviné que le jusqu'au-boutisme de son formidable N'oublie pas que tu vas mourir, dont il tenait le rôle principal, ne s'invente pas. Et qu'à le retrouver tout bouffi dans un second rôle de son nouveau film, on s'est forcément posé la question des épreuves traversées. Tout ceci bien avant d'apprendre que notre homme traîne déjà une belle réputation de sujet difficile.

Les cinq années «perdues», il les met sur le compte d'une longue immersion dans l'univers de la police, à partager la vie des flics d'un commissariat. Pour lui, la condition sine qua non pour amener quelque chose d'original dans un genre archi-rebattu. Et sa soudaine discrétion comme acteur après une flambée qui l'avait propulsé chez Michel Deville, Jacques Doillon, Catherine Corsini, Gilles Bourdos et surtout Philippe Garrel (Le Vent de la nuit, avec Catherine Deneuve)? «On ne m'a plus rien proposé. Plus ta cote monte comme cinéaste et plus ils ont peur de t'engager. Ils s'imaginent que tu vas te mêler de tout, alors qu'au contraire, je suis l'acteur le plus docile qui soit, précisément parce que je connais l'autre côté. Mais là, ça reprend un peu, avec le premier film de Roschdy et sans doute bientôt un Téchiné.»

Le producteur assez fou - ou sage - pour lui avoir fait confiance se nomme Pascal Caucheteux et l'accompagne depuis ses débuts. «C'est un vrai producteur. Il choisit, puis te soutient discrètement, sans jamais tirer la couverture à lui. Il faut voir son catalogue: Desplechin, Bruno Podalydès, Jean-François Richet, jusqu'à Douches froides d'Antony Cordier, qui vient de recevoir le Prix Louis Delluc... C'est le Georges de Beauregard d'aujourd'hui!», affirme Beauvois non sans une pointe de fierté à l'évocation du mythique producteur de la Nouvelle Vague. Une filiation dont il ne manque jamais de se réclamer, lui qui fut le protégé de Jean Douchet et Serge Daney, deux fameux critiques et compagnons de route de Godard, Truffaut, Rivette & co.

Né le 20 mars 1967 à Auchel/Bruay-en-Artois dans le Pas-de-Calais, Beauvois a décrit l'ambiance désespérante de sa jeunesse dans son premier film, Nord: milieu modeste (son père était préparateur en pharmacie et sa mère prof), alcool, chômage, maladie, sexualité trouble, horizon bouché. Heureusement, il y a eu le cinéma, sa passion (avec le football), et cette rencontre avec Douchet, venu pour une conférence à Calais. Ce dernier invite le jeune homme chez lui à Paris et l'introduit dans le milieu. Entre cours de cinéphilie et apprentissage sur le tas, comme stagiaire puis assistant pour André Téchiné et Manoel de Oliveira, il est à bonne école.

Après un court-métrage, Le Matou, et encore avant la sortie de Nord, il séjourne en 1990 à Rome, comme pensionnaire de la Villa Médicis. Avec le sida, auquel il perd plusieurs amis (Serge Daney, mais aussi Michel Béna, le cinéaste prometteur du Ciel de Paris), et la rencontre de sa future épouse Agata Boetti, ce sera le déclencheur de N'oublie pas que tu vas mourir (1995), un film choc romantique et impudique, primé à Cannes, qui le révèle vraiment. Puis, un début de carrière d'acteur, un mariage et deux fils plus tard, c'est Selon Matthieu (2000), histoire d'une revanche sociale qui tourne mal, déjà avec Nathalie Baye.

Son désir d'aller voir du côté de la police, il le fait remonter aux jeux de son enfance tout autant qu'à l'envie, plus cinéphile, de se frotter au genre «polar». Plus prosaïquement, il avoue aussi qu'un tel film, plus profil bas, permettait mieux de concilier art et industrie, envies propres et goûts du grand public. A la pique lancée par Philippe Garrel dans une interview à Libération, déplorant l'apparente fascination des jeunes cinéastes pour la police, Beauvois réplique, agacé: «Je lui demande, moi, pourquoi il est resté fixé sur Mai 68?» Parmi ses devanciers, il admire Police de Maurice Pialat («très fort, il arrive à traiter tout autant des voyous et des avocats»), un peu moins L. 627 de Bertrand Tavernier («un film important, qui a redéfini le genre, mais trop syndicaliste à mon goût») et encore moins 36, Quai des Orfèvres d'Olivier Marchal («je respecte, parce que c'est un vrai flic qui est devenu cinéaste, mais son film n'est pas vraiment réaliste»).

Et les nouvelles séries TV qui, justement, se réclament de cette quête d'authenticité? Il s'emporte: «Si c'était vraiment le cas, je n'aurais pas fait mon film. Demandez donc à des flics ce qu'ils en pensent. Ils rigoleront.» Le Petit Lieutenant, lui, aurait trouvé grâce à leurs yeux, «même s'ils ont un peu moins apprécié le joint, le jeu avec la sirène ou l'interrogatoire musclé», rigole-t-il. Un exploit, surtout si l'on considère que le personnage central du commandant Vaudieu, prévu pour un homme (on a parlé de Jacques Dutronc) est finalement revenu à Nathalie Baye!

«Mais bon, tout ça n'a aucun intérêt», coupe-t-il. «D'ailleurs, ce n'est pas un film sur la police, mais sur la dépression, l'alcool, le désenchantement. Tout le reste, c'était juste pour faire passer ça. La critique n'a rien compris. Je n'en ai rien à foutre, moi de ce petit lieutenant de merde! Au fond, je pourrais dire comme Flaubert pour Madame Bovary: Vaudieu, c'est moi. Vous comprenez?» Et ce grand blessé de jouer à l'énergumène éméché avec les photographes, ne laissant guère d'autre option que de nous retirer sur la pointe des pieds.