cinéma

Xavier Giannoli: «Il y a chez Marguerite à la fois une dimension grotesque et une humanité qui m’émeut»

Rencontre avec Xavier Giannoli, auteur heureux

«N’avons-nous pas tous besoin d’illusions pour vivre?»

C’est de retour de la Mostra de Venise et du festival plus confidentiel de Telluride, dans le Colorado, que Xavier Giannoli est arrivé à Lausanne fourbu mais visiblement content. En Italie comme en Amérique, l’accueil a été chaleureux, et le film vient de sortir en France avec une presse largement élogieuse. De quoi rassurer un cinéaste parmi les plus doués du cinéma français mais pas toujours chanceux, qui a réalisé ce 6e film sans salaire, se contentant d’une participation aux recettes tant il croyait en ce projet!

Le Temps: Vous avez offert à Catherine Frot ce qui pourrait rester le rôle de sa carrière. S’est-elle tout de suite imposée à vos yeux?

Xavier Giannoli: Je travaille sur ce sujet depuis presque dix ans. J’en rêve depuis que j’ai entendu à la radio la voix de cette improbable cantatrice américaine. J’ai donc eu le temps d’imaginer un certain nombre d’actrices dans le rôle, sans jamais aller plus loin. Mais le jour où j’ai vu Catherine Frot sur scène, dans Oh les beaux jours de Samuel Beckett, j’ai eu comme une révélation. Marguerite était là, devant moi! Et cela s’est confirmé sur le tournage: j’ai vraiment vu une actrice en état de grâce. Catherine a un génie comique, mais aussi un vrai mystère. A l’évidence, il s’agissait de plus que d’un simple rôle pour elle. Quelque chose de sa vie a dû coïncider avec le personnage, avec cette histoire d’une femme qui cherche avant tout le regard – ou l’oreille – de l’homme qu’elle aime.

– Pourquoi avoir choisi les années 1920 comme cadre?

– Au fond, c’est l’histoire d’une femme qui s’affranchit des règles sociales de l’ancien monde, en se permettant d’être excentrique. J’ai donc pensé qu’il serait mieux de l’inscrire dans un moment historique qui résonne avec ce destin. Or, les années 1920, c’est un moment clé de l’histoire de l’art où apparaît la modernité, avec le surréalisme, le mouvement dada, toutes ces avant-gardes qui redistribuent les cartes du bon goût. «Il est interdit d’interdire», disaient les dadaïstes. Or, mon histoire est celle d’une femme qui arrête de s’interdire ce dont elle a besoin. Et d’un autre côté celle d’une nouvelle sensibilité capable de l’accepter. Enfin, il y a un vrai bonheur de cinéaste à évoquer une époque, avec tout un travail esthétique qui en découle.

– Vous avez truffé votre film de citations cinéphiles!

– C’est vrai. Le nom du personnage lui-même vient de Margaret Dumont, souffre-douleur des Marx Brothers abonnée aux rôles de matrones bourgeoises. Et le domestique noir Madelbos, c’est bien sûr Erich von Stroheim dans Sunset Boulevard de Billy Wilder, dont j’admire l’incroyable qualité d’écriture. Et il y en a d’autres, c’est plus fort que moi.

– Comme Wilder, vous alliez ici cruauté et empathie, passez du comique au tragique?

– C’est le personnage qui imposait ça. Je ne laisserai jamais l’industrie me limiter dans un genre prédéterminé. Ici, je devais rester en adéquation avec Marguerite. Il y a chez elle à la fois une dimension grotesque et une profonde humanité qui m’émeut. Comme tous mes héros – pensez à Depardieu dans Quand j’étais chanteur –, ce n’est pas une intellectuelle, capable d’analyser ce qu’elle vit, mais une innocente, très sensible malgré les apparences.

– On entre dans l’histoire avec des personnages secondaires qu’on perd ensuite un peu de vue…

– J’ai voulu me donner la plus grande liberté dans mon approche. Alors bien sûr, il y a des règles d’écriture, comme en musique entre l’harmonie et le contrepoint. Les rôles secondaires servent un peu à ça. En fait, je m’identifie beaucoup au journaliste: je suis fils de journaliste, je l’ai même été un moment et, en phase de recherches, je le redeviens. Son parcours me touche. Il part de la position cynique de quelqu’un qui a appris à jouer la comédie des apparences pour se retrouver confronté à quelque chose de totalement sincère qui le déstabilise.

– Votre tendresse va aux «misfits», à ceux qui peinent à s’intégrer…

– Ce que vous dites me touche parce que, s’il y a un cinéaste que j’admire par-dessus tout, c’est bien John Huston, et pas seulement pour Les Désaxés (The Misfits). La dérision qui naît de l’anéantissement de nos pauvres efforts dans Le Trésor de la Sierra Madre, mais aussi l’illusion à laquelle on finit par croire, comme dans L’Homme qui voulut être roi … Alors la tendresse, oui, mais sous une lumière plutôt cruelle qui écarte la mièvrerie. Le petit groupe qui se constitue autour de Marguerite est composé de freaks et, quand son mari dit qu’elle est «un monstre», il n’a pas tort. Cela peut faire penser à Elephant Man, de David Lynch. Au début, on rit de cette pauvre folle qui chante comme une casserole. Mais, au cours du récit, ce rire devient plus ambigu, parce que Marguerite gagne notre respect. Arrivés à l’opéra, on est de son côté – du moins je l’espère. Marguerite vit peut-être dans l’illusion, mais n’avons-nous pas tous besoin d’illusions pour vivre?

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