Le Temps: Dans un film en costumes, quelles précautions faut-il prendre pour ne pas faire Musée Grévin?

Benoît Jacquot: J’évite autant que possible tout effet historique, justement. J’essaie de donner au spectateur le sentiment que l’action se passe au moment de la projection. Les costumes fastueux renvoient à une époque, mais je fais en sorte qu’ils semblent contemporains. Même si j’évite tout anachronisme. L’approche sofiacoppolesque n’est pas la mienne. Ceci dit, j’aime bien sa Marie-Antoinette, snob et insolente.

– Comment articule-t-on les faits historiques et la part de l’imagination?

– Les faits historiques, dates, témoignages sont comme des poteaux indicateurs permettant de suivre certaines directions sans se perdre. Ensuite, c’est totalement imaginaire, comme toute entreprise de reconstitution historique, fût-elle extrêmement savante. A partir du moment où Marie-Antoinette est jouée par une actrice, tout devient une question d’interprétation, comme on le dit d’un acteur ou d’un traducteur. La plupart des personnages qui habitent le film ont eu une existence historique. A part Sidonie Laborde. Comme c’est elle qui conduit le récit, elle apporte une dimension imaginaire ou fictive.

– «Les Adieux à la reine» respecte les unités de temps, de lieu, d’intrigue de la tragédie…

– D’une certaine façon oui. C’est un huis clos paradoxal compte tenu de l’immensité de Versailles. D’ailleurs, à l’époque, on l’appelait «Ce pays-là». Il abrite au moins 3000 personnes d’extractions extrêmement différentes. En concentrant le temps et l’espace, on approche de la rigueur tragique. Davantage que la tragédie, ce qui m’intéresse, c’est la panique qui s’empare de la société versaillaise, comme un virus. Cet état évoque le «Titanic», le «Concordia»… Sur un bateau, les passagers obéissent à des protocoles très rigoureux. En même temps, ils sont dans un état d’insouciance absolue. L’incompétence d’un équipage les confronte soudain à des questions de vie ou de mort…

– Le naufrage versaillais est une métaphore de notre civilisation…

– Plus qu’une métaphore, il renvoie très littéralement à des situations d’ordre insurrectionnel qui se multiplient et menacent le pouvoir. Je ne pense pas que le mouvement va s’arrêter. Beaucoup de spectateurs font un lien avec l’élection présidentielle française. Ils imaginent qu’au soir du second tour, l’Elysée sera un peu comme Versailles en 1789. Plaisante perspective…

– L’ultime entrevue de la reine et de Sidonie relève du dispositif sadien…

– Oui. Le XVIIIe siècle renvoie très directement à Sade. Par la langue et aussi par les dispositifs symboliques à l’œuvre. Dans cette scène, il y a quelque chose de Justine et Juliette, une jeune femme réduite par une femme puissante à l’état de proie. Les regards que Diane Kruger lance à Léa Seydoux sont des regards de tigre.

– La morale du film est qu’il est plus facile pour une roturière de se déguiser en noble que l’inverse?

– Ha ha ha… Je ne pense pas qu’il y ait une morale à ce film. Mais c’est un fait. Je ne me l’étais pas formulé dans ces termes. Mais j’adopte votre formule et je m’en resservirai.