Winston et Clementine, propos au fil du siècle

Genre: Correspondance
Qui ? Winston et Clementine Churchill
Titre: Conversations intimes 1908-1964
Présenté par François Kersaudy
Chez qui ? Tallandier, 844 p.

C’est un livre qui fera le bonheur des aficionados. On y retrouve, sous une forme plus familière, la verve implacable des Mémoires de Winston Churchill, les jugements acérés du Lion, ses empoignades véhémentes avec une réalité qui, bien souvent, lui résiste. Et, en contrepoint, l’analyse, toujours compétente et souvent temporisatrice, de sa femme Clementine.

Débutée peu après leur rencontre décisive en 1908, la correspondance – ou du moins le choix qu’en a retenu l’éditrice – porte rapidement sur les questions politiques, son aura dans ce domaine n’étant sans doute pas indifférente à la séduction que Winston exerce sur sa future épouse. Tout au long d’échanges d’autant plus soutenus que les charges publiques tiennent son mari éloigné, Clementine démontre un intérêt soutenu pour les grands débats d’actualité ainsi que pour les manœuvres de coulisse qui peuvent les influencer.

La passion du pouvoir

Les deux époux partagent la foi dans le destin de Winston, mais, alors que ce dernier piaffe à chaque éloignement du pouvoir, Clementine s’efforce de calmer son impatience, et l’exhorte à éviter, pour préserver son image, les démarches les plus intempestives pour revenir sur le devant de la scène. Ce dilemme est particulièrement criant après la crise des Dardanelles en 1915: mis à l’écart comme principal responsable de l’échec d’un choix stratégique qu’il n’était pas, et de loin, seul à soutenir, Winston Churchill part pour le front, d’où il brûle de revenir, non par couardise mais par incapacité à se contenter d’un second rôle. Clementine l’adjure de patienter le temps de capitaliser sur son engagement militaire – tout en sachant que ce dernier peut à tout moment lui coûter la vie.

Les années de paix font la part plus belle aux cinq enfants du couple – dont Marigold, morte dans sa troisième année, d’une septicémie, le 23 août 1921 –, à son errance d’un domicile à l’autre et à ses soucis récurrents d’argent. Sans fortune personnelle, les deux époux tendent à aligner leur mode de vie sur celui d’un entourage plus favorisé. Les efforts sporadiques d’économies restent modérés: «Plus d’achat de champagne. Sauf instructions particulières seul du vin blanc ou rouge ou du whisky soda sera servi au déjeuner», précise ainsi une missive de l’été 1926. Et c’est surtout à accroître les revenus que s’attache Winston, par son activité éditoriale et par sa peinture. Sans jamais réussir à renverser complètement la situation malgré plusieurs héritages. C’est finalement à la générosité d’un groupe d’admirateurs qu’il doit de pouvoir finir sa vie dans sa propriété de Chart­well, acquise en 1922.

Les échanges se font plus resserrés dans la période, politiquement la plus intense, du second conflit mondial. Et les missives les plus intéressantes de cette époque concernent une tournée effectuée par Lady Clementine en URSS sous l’égide de la Croix-Rouge entre avril et début mai 1945, alors que son mari voit, de Londres, se dégrader à toute vitesse les relations entre les alliés de la veille, sur le point de devenir les adversaires de la Guerre froide.

La suite est l’histoire d’un retrait – brutal mais vécu avec étonnamment peu d’amertume au lendemain de la victoire, puis progressif après son retour aux affaires en 1951. Le Lion vieillissant se tourne de plus en plus vers la peinture – sans perdre son sens de l’humour. A sa femme, qui lui faisait observer que son éviction de 1945 était peut-être a blessing in disguise – une chance déguisée –, il aurait répondu qu’elle était effectivement très bien déguisée…

Churchill piaffe chaque fois qu’on l’éloigne du pouvoir, sa femme s’efforce de calmer son impatience