On ne sait ce qu’il faut admirer davantage dans l’ouvrage magistral qu’Ian Kershaw consacre à «L’Europe en enfer, 1914-1949»: l’ampleur du point de vue, la richesse du savoir ou le souci de l’exhaustivité. Trop souvent, quand il est question de l’Europe dans un livre d’histoire, la notion se contente-t-elle de référer à l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France.

Pour Kershaw, c’est l’intégralité du continent qui est en jeu: du Portugal à l’Estonie comme de la Grèce à la Suède; l’ensemble de ce qui constitue l’ancien bloc soviétique y est présent, non en tant que bloc mais en tant que pluralité différenciée de pays ou d’États-nations dont chacun a un destin qu’il s’agit de retracer. L’érudition est immense, la sûreté du regard, sans faille et la présentation, d’une clarté exemplaire. Écrit avec un grand sens des nuances, marqué par une humanité profonde, ce livre est un chef-d’œuvre.

Crise prolongée du capitalisme

C’est aussi un ouvrage effrayant. Effrayant parce que l’analyse que Kershaw y mène des causes qui firent que le XXème siècle fut, comme il le dit, un siècle de guerres (deux guerres mondiales suivies par quarante ans de «guerre froide») se lit en même temps comme un résumé des conflits qui continuent à structurer notre temps. Ces causes, l’historien les regroupe en quatre grandes catégories: une effervescence de nationalismes ethno-racistes, une pléthore de revendications territoriales inconciliables, des profonds conflits de classe et une crise prolongée du capitalisme.

Certes, les revendications territoriales sont moins prononcées de nos jours (ou prennent plutôt la forme de mouvements séparatistes), mais qui pourrait nier que les trois autres catégories ne soient faciles à retrouver: les nationalismes racistes forment le terreau des populismes dont aucun pays européen actuel n’est indemne, les conflits de classe continuent à être évidents de même que la crise de nos économies (qu’elles soient «social-démocrates» ou «libérales»). Or le tableau que brosse Kershaw est un tableau d’horreurs. Jamais, semble-t-il, l’humanité n’est-elle descendue aussi bas, jamais les tendances prédatrices ou destructrices de l’homme ne se sont-elles données autant libre cours que durant ces trois décennies et demie, qui vont de l’entrée en guerre en août 14 à l’instauration du Plan Marshall. Sommes-nous donc à la veille d’un nouvel enfer?

Profonde ambiguïté du pouvoir

Un livre d’histoire n’est pas une prophétie. Il est, au mieux, un miroir dans lequel apercevoir et prendre conscience des mécanismes qui ont mené à tel et à tel résultat. Ce que Kershaw met parfaitement en lumière, par exemple, c’est la manière dont la seconde guerre mondiale a résulté de la non-résolution ou de la résolution imparfaite des conflits qui avaient mené à la première.

Qu’il s’agisse du statut de la démocratie en Allemagne ou en Espagne, de la très inégale répartition des richesses entre les régions d’Italie, des tendances à l’autonomie des différentes composantes balkaniques, de la profonde ambiguïté du pouvoir en Pologne, de la crainte du «bolchevisme» ou au contraire de la mainmise de l’Église sur l’État, du poids à la fois décisif et subordonné des différentes armées, le tableau dressé est celui d’un champ conflictuel où les tensions intérieures à un État tendent à se traduire en tensions internationales et inversement où ces dernières servent souvent de paravent aux impasses dans lesquelles un gouvernement national quelconque s’est enfermé.

Non-résolution des conflits

A la fin, l’équation entre les différentes inconnues devient si complexe qu’il n’est pratiquement plus personne qui soit en mesure de la maîtriser: la «machine» semble impossible non seulement à arrêter, mais même à orienter. On pense à ce que dit un personnage de «La Mort de Danton», la pièce de Büchner: «La Révolution est comme Saturne: elle dévore ses propres enfants.» Sauf que cette «révolution», Kershaw le montre de façon admirable, n’est pourtant pas une puissance mythique hors de portée: elle n’est que le fruit de nos propres décisions. Il n’était pas écrit que l’Europe dût sombrer une deuxième fois.

Même en Allemagne où la rhétorique belligérante d’Hitler tenait lieu quasiment de doctrine politique officielle, la majorité des Allemands redoutaient la guerre plus que tout. Et pourtant, l’entre-choc des différentes vanités nationales, le poids des ressentiments hérités de la défaite ou au contraire la nostalgie des gloires d’autrefois, le lobbying des industriels de l’armement ou (pour la Grande-Bretagne et la France) la crainte de voir leur mainmise sur leurs colonies remise en question, la mesquinerie des rivalités locales ou transfrontalières, ou, pour le redire d’un mot, la pente de l’homme à l’(auto-)destructivité, tout cela finit par mener à la catastrophe.

«L’histoire, disait Stephen Dedalus, le héros d’Ulysse, est un cauchemar dont je tente de me réveiller». C’était en 1922. Sept ans avant la grande dépression, dix-sept ans avant l’agression subie par la Pologne le 1er septembre 39. Dans six ans, cette phrase célèbre sera centenaire. Y aura-t-il quelque raison de la considérer caduque? Y aura-t-il une époque pour penser que, de ce cauchemar, nous nous sommes – enfin! – réveillés? Espérons-le. Rien de plus ne nous est donné.


Ian Kershaw, «L’Europe en enfer, 1914-1949», Le Seuil, 630 pages