Elles s’agitent dans la prairie à jouer au baseball en petite tenue. Elles se trémoussent en courant. La caméra serre les jeunes poitrines et fesses. Sur un bord du terrain, les garçons se mettent en appétit en se chambrant sur leurs prochaines audaces, leurs hypothétiques consommations charnelles.

Après une scène d’ouverture horrifique, ainsi commence The Burning (Carnage), un film de Tony Maylam sorti il y a juste 40 ans, le 8 mai 1981. Il s’agit du premier long métrage produit par Harvey Weinstein, et il est impossible, aujourd’hui, de ne pas le voir en pensant à la tempête #MeToo déclenchée par les révélations sur le producteur, en 2017. Certains amateurs ont (re)découvert le film en 2018, lors d’une soirée spéciale au Festival du film fantastique de Neuchâtel.

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Les Weinstein veulent entrer au cinéma

A l’orée des années 1980, Harvey Weinstein et son frère Bob cherchent à tout prix à entrer dans le business du cinéma. Enfin, à bas prix surtout: il faut trouver le moyen de produire un film bon marché qui rapporte un maximum d’argent. Ils viennent de créer leur première société, Miramax, et s’intéressent à un genre montant, le slasher, film de tueurs en série en général circonscrits à un lieu ou une ville. En 1978, John Carpenter avait fait peur au monde entier avec Halloween, dont une suite se préparait alors. En 1980, Sean S. Cunningham avait dupliqué l’expérience dans Vendredi 13, dans lequel la mère du futur tueur Jason Voorhees trucidait des ados dans un camp de vacances. Pour une mise de moins de 600 000 dollars, le long métrage faisait jackpot – à cette heure, il aurait rapporté plus de 58 millions de dollars.

Pourquoi ne pas retenter le coup? Les Weinstein se lancent. Harvey se souvient d’une légende urbaine sur un gardien d’un camp de loisir qui aurait agressé des jeunes dans l’Etat de New York. L’histoire est toute trouvée, c’est celle de Cropsy, le concierge à qui des gamins ont mis le feu en voulant lui faire peur, que la médecine a sauvé et qui veut se venger.

En 2018: «Halloween», du sang frais dans les vieilles citrouilles

Quelques valeurs sûres

Malgré tout, les frères se donnent les moyens de leurs ambitions. Quelques jeunes talents – le film révèle notamment Holly Hunter et Jason Alexander – sont dirigés par l’Anglais Tony Maylam, que les Weinstein connaissent pour avoir acheté les droits de films sur Genesis qu’il a réalisés. A la musique, donc aux synthétiseurs, un Anglais aussi: Rick Wakeman, pape du rock progressif passé par Yes. Au montage, Jack Sholder, qui fera l'un des films de la franchise Freddy, Hidden puis Arachnid. Aux effets spéciaux, Tom Savini, déjà une vedette, qui a fait les grimaces et les jets de sang de Zombie de George A. Romero et qui est passé par le tournage de Vendredi 13.

Le film dépeint de manière bien particulière les relations entre garçons et filles. Réaliste, peut-être, pour les années 1980, mais avec le «bigger than life» cinématographique. Jusqu’à la caricature prémonitoire, s’agissant d’une œuvre «créée par Harvey Weinstein» – le producteur est ainsi crédité au générique.

A-t-on raison après coup?

Bien sûr, il est facile de se donner raison après coup. Mais à voir certaines scènes de The Burning, il est impossible de ne pas penser aux sordides révélations qui tomberont près de quatre décennies plus tard.

Certes, les filles du Carnage ne sont pas dépeintes comme des sottes. Elles résistent aux jeunes mâles, se rient de leurs maladresses, poussent à l’eau le playboy musclé qui prend d’abordage leur plateforme, sur le lac au bord duquel se trouve le camp. Pourtant, The Burning reflète bien une culture masculine apposée sur ses personnages boutonneux.

L'obsession de l'assaut sexuel

Dans la scène du baseball, le dragueur principal, celui qui ose aborder les filles, reluque les fesses de la blonde qu’il convoite en lançant qu’elle lui «appartient de droit divin». Il rigole, mais est-ce un gag? Peu après, le maladroit du groupe fait le voyeur dans les douches. Il est enguirlandé par le musclé, celui de la plateforme, pas pour ce qu’il a fait, mais parce qu’il l’a fait en épiant sa présumée copine.

Plus tard, le musclé, encore lui, n’est pas loin de violer sa soi-disant amie. Dans l’eau, elle se refuse en lui rappelant qu’il «a promis» de se tenir correctement. Mais «elle l’a laissé l’approcher», se défend-t-il, elle «en a envie». Il la colle, l’enlace avec force. Elle s’en dégage – elle se défile, donc.

Entre eux, les garçons digressent sur les manières de conquérir les filles, au sens plutôt littéral: les prendre d’assaut, les assiéger, afin d'obtenir l'objet de leurs obsessions.

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Le camp, un terrain de jeu révélateur

Le camp de vacances constitue un grand terrain de jeu des relations humaines, à l’âge des hormones qui bouillonnent dans les céréales du matin et à l’aune d’une culture de l’assaut sexuel. C’est aussi lié au genre du film d’ados, et plus encore du slasher: une certaine justice fera que certains de ces petits coqs seront massacrés. Mais des filles aussi, ce qui permet de se rincer l’œil une dernière fois puisque Cropsy n’aime rien moins que les agresser, sécateur brandi, lorsqu’elles sont peu vêtues. Cette justice-là est relative.

Le film n’a pas rapporté les dollars escomptés, juste un peu plus de la moitié de son budget d’1,5 million de dollars. Miramax, et Harvey Weinstein, ne décolleront que quelques années plus tard, avec Working Girl de Mike Nichols, puis les Tarantino. La compagnie Miramax et l'ensemble de son catalogue a été achetée et possédée durant quelques années par Disney. Depuis 2016, le fonds appartient au groupe qatari BeIn. The Burning, lui, demeure le premier pas d’une carrière de paillettes puis de honte, avec, dans ses jeux d’ado, comme l’air d’un temps passé.