Yves Charles Zarka dirige la revue Cités éditée par les Presses Universitaires de France dont le sous-titre Philosophie, Politique, Histoire indique qu'elle est à la croisée des sciences humaines et qu'elle entend mettre en relation les réflexions des chercheurs avec la vie réelle des citoyens. Depuis sa première parution, en 2000, on y a traité du retour au moralisme, de la crise de l'autorité, de l'avenir du travail, du féminisme, de la pornographie, des impérialismes ou de l'islam en France. Très souvent à rebrousse-poil des idées reçues et des croyances à la mode.

Professeur de philosophie à l'université, directeur de collections aux PUF, spécialiste de Hobbes, Yves Charles Zarka est aussi l'auteur de textes discutés sur Carl Schmitt, le théoricien des lois raciales nazies, et sur le respect de la laïcité dans la République. Il lance maintenant, avec sa revue, un périodique au format journal intitulé Droit de Cités, La Vie intellectuelle en France dont le premier numéro est joint à la dernière livraison de Cités sur «Le Démembrement de la parenté», et dont les suivants devraient sortir indépendamment de la revue tous les deux mois à partir de février 2007 sur une douzaine de pages. Ce titre nous a frappés à un moment où les déclinistes affirment que la vie intellectuelle française est en voie d'extinction. Serait-ce ce déclin que veulent combattre Yves Charles Zarka et ses amis? Nous lui avons posé la question.

Samedi Culturel: Sortir un nouveau périodique intitulé «La Vie intellectuelle en France», est-ce dire que cette vie a besoin d'être réanimée?

Yves Charles Zarka: Nous observons un double phénomène. Premièrement, une dégradation culturelle très importante. Deuxièmement, l'existence des choses intéressantes qui ne sont pas considérées parce qu'elles n'entrent pas dans le cadre du consensus mou bien-pensant dominant. Il y a de moins en moins de publications dans lesquelles on peut se donner pour tâche de découvrir, d'analyser, ce qui se fait de neuf et d'important en tant que tel.

La presse culturelle est-elle si moutonnière?

La fonction critique est émoussée. Nous nous sommes donné pour but de rompre avec le consensus général qui empêche que certaines questions soient posées. Notre ambition est de dire qu'il faudrait une révolution intellectuelle, sans morts ni blessés; un fort ébranlement sur ce qu'on considère comme bien ou mal, comme beau ou laid, comme acceptable ou inacceptable, comme remarquable ou non. Nous souhaitons échapper au règne de la télévision et du divertissement.

Vous dites aussi que les sujets et les idées échangées sont convenus...

On fait passer des lieux communs pour des nouveautés alors que des ouvrages et des œuvres qui apportent du nouveau passent inaperçus. Il y a aujourd'hui un consensus concernant les idées qui n'existait pas auparavant. Ce consensus ne vient pas du fait que nous serions plus mauvais qu'autrefois, mais de phénomènes objectifs. L'emprise de la télévision sur le champ culturel est considérable bien que la culture y ait peu de place. La culture est prise dans une logique qui n'est pas la sienne et qui est une logique de médias.

Qu'est-ce qu'une logique de médias?

Il y a dans les médias des processus qui expliquent la sélection des œuvres et des livres, la place qu'on donnera à celui-ci ou à celui-là. Dans Droit de Cités un critique de Figaro explique comment les critiques sont portés vers ce que les autres critiques ont lu et commenté de peur de manquer ce que la plupart auront lu. Il y a un effet d'anticipation: on se dit que tout le monde va lire ce livre et tout le monde le lit. Il y a aussi la pression de la notabilité. Certains ont droit à une visibilité et d'autres non.

Il y aurait un personnel culturel qui sert tout le temps?

Oui, les places sont préemptées, Finkielkraut, Bruckner, Onfray, d'autres, qui apparaissent à chaque coup. C'est un effet d'écran sur les phénomènes réels. La justification de ce journal, c'est de rendre visibles ceux qui ne le sont pas ou qui le sont moins. Mais nous n'allons pas non plus nous taire sur ceux qui sont connus et médiatisés s'ils ont une œuvre importante. Nous ne jouerons pas au journal de la contre-culture.

Dans votre premier éditorial, vous dites que ce journal doit être intempestif. Qu'est-ce que cela veut dire?

L'intempestif, c'est l'inactuel et l'inconvenant. Ne pas dire des choses qu'on attend, ne pas faire un journal qui ressemble aux journaux habituels. Notre raison d'être est de ne pas se soumettre à ce qui convient aujourd'hui.

Quels sont les débats qui sont mal menés ou occultés soit en raison d'une censure de fait, soit par cette occupation de l'espace médiatique?

Il y en a beaucoup. Mais je vais plaider pour ma paroisse, c'est-à-dire pour la revue que je dirige. Nous sortons un numéro sur «Le Démembrement de la parenté». C'est un sujet fondamental. On assiste à quelque chose de tout à fait nouveau. Le code unique de la parenté est en train de disparaître. Autrefois, il y avait un code unique, auquel on consentait des dérogations. L'éclatement de la parenté a des conséquences énormes dans la société.

Mais on en parle sans cesse à la télévision. On voit des couples homosexuels qui revendiquent des enfants...

Oui, les récits personnels occupent beaucoup d'espace. Mais le débat sur les effets sociaux de la remise en cause du code de la parenté est absent.

Un autre sujet occulté?

La francophonie. Il y a une grande partie des intellectuels et des savants qui ont abandonné le combat. Il y a bien sûr des conférences, mais qui occultent le problème. La francophonie est dans une crise très grave alors qu'on entend dire que le français accroît son influence. Partout où je vais, je le vois régresser. Le français devient non pas une langue régionale, mais locale.

Pourquoi est-ce si grave? Au fond, il suffit que les gens se comprennent quand ils parlent et peu importe la langue.

C'est grave parce que la diffusion de la culture se fait aussi par l'intermédiaire de la langue. Un contenu culturel, littéraire ou philosophique n'est pas indépendant de la langue dans laquelle il s'exprime. Je parlerai d'une trahison des savants. Un nombre de plus en plus grand de scientifiques français, pas seulement des physiciens mais aussi des philosophes, publient en anglais. Par exemple les sciences cognitives, la philosophie analytique. Tout ce qui s'y passe en France est en anglais. Les colloques, les discussions sont en anglais. A une certaine époque, l'autorité scientifique française incitait les chercheurs à publier directement en anglais. On disait: si vous ne publiez pas en anglais vous ne serez pas lu. Ce qui est vrai, mais il faudrait procéder autrement, écrire en français et débloquer les moyens de traduire. Je voyage beaucoup dans le monde anglophone. Quand je vais aux Etats-Unis, en Allemagne ou en Slovénie, on ne me parle que de mes articles qui sont parus en anglais. Vous pouvez être connu dans le monde francophone et inconnu dans le monde anglophone. S'instaure alors l'idée que tout ce qui se fait d'important est en anglais. On trouve même des livres sur Descartes sans la moindre citation d'études françaises.

La situation est-elle désespérée?

Il y a quelques années, Jean-Claude Milner a posé cette question: y a-t-il une vie intellectuelle en France? Il répondait non. Il faut se demander que faire pour qu'il y en ait une. Il y a beaucoup d'intellectuels en France, et beaucoup d'obstacles à lever pour qu'ils puissent exister publiquement. Nous nous attelons à cette tâche.

Cités, Philosophie, Politique, Histoire. Le Démembrement de la parenté, La Société recomposée. N° 28 -2006.

Avec le premier numéro de Droit de Cités, La Vie intellectuelle en France.