Les Esprits à la fête

Pourquoi des fantômes à Noël? Chez les Romains, ils étaient censés apparaître en février, durant les fêtes des Caristies évoquées par Ovide. Les Celtes les faisaient revenir durant les nuits d’octobre (d’où Halloween, littéralement la veille de tous les saints). Au Moyen Age, selon l’historien Jean-Claude Schmitt, ils devaient se manifester en hiver, plus particulièrement pendant les douze jours qui suivent Noël, jusqu’à l’Epiphanie.

On retrouve cette temporalité natale au XIXe siècle, par exemple chez les conteurs Erckmann-Chatrian, qui affirment péremptoirement que «les morts ont une nuit pour revivre, la nuit de Noël», ou chez Charles Nodier, qui fait revenir le fantôme d’Inès de las Sierras chaque nuit du 24 décembre.

Mais c’est un autre Charles, le grand Charles Dickens, qui a contribué de façon décisive à associer Noël aux fantômes. Ayant compris que c’était une période propice à la lecture, Dickens publia chaque fin d’année, de 1843 à 1858, des Christmas Books ou Christmas Stories. Or plusieurs des contes de Noël qui les composent sont des histoires de fantômes, thème qui lui était cher. Le premier de la série, Un chant de Noël – l’histoire de Scrooge, homme sans cœur converti à la bonté par trois fantômes qui lui apparaissent la nuit de Noël – a connu un succès considérable et installé durablement l’imaginaire d’un Noël lié aux fantômes.

(D. S.)


Une nuit dans la chambre de Victor Hugo

Lors d’un dîner chez Antonia F., notre collègue H. raconte qu’avant de commencer sa carrière académique, il fut attaché culturel à Londres, puis dans les îles Anglo-Normandes. Ce dernier poste était une vraie sinécure, qui lui laissait beaucoup de temps pour lire, marcher, rêver. Basé à Jersey, il se rendait régulièrement à Guernesey pour des tâches administratives ou des réceptions.

Un soir, débarquant à Saint-Pierre-Port, H. se retrouve sans logement: on a oublié de lui réserver une chambre dans l’hôtel où il a ses habitudes, et qui est complet. Il a l’idée de téléphoner à la conservatrice de la maison de Victor Hugo, qu’il connaît bien, pour lui exposer son problème. Elle lui dit qu’elle trouvera une solution et l’invite à la rejoindre à Hauteville House.

Elle-même a un logement de fonction au sous-sol de la maison, mais c’est un petit studio, meublé d’un seul lit, et elle ne peut pas héberger H. Elle lui propose alors, à titre tout à fait exceptionnel, de dormir dans la chambre de Victor Hugo! Elle installe H. au troisième étage de Hauteville House où il pourra squatter le lit du grand homme.

Chambre gothico-baroque

H. nous raconte qu’il n’a pas dormi de la nuit, trop occupé à examiner la composition de cette chambre gothico-baroque: les meubles, panneaux, bibelots fabriqués ou ornés par Hugo, les sentences gravées à différents endroits, les livres… Comme c’est une nuit étoilée, il passe également de longues heures à contempler le ciel, installé dans le look out, la pièce vitrée du sommet de la maison.

Nous nous extasions tous: quelle chance, quelle nuit extraordinaire, qui a jamais vécu une telle expérience? H. nous raconte ensuite comment il abandonna la carrière diplomatique pour se consacrer à la littérature, comment il choisit son sujet de thèse, ses premières publications, etc.

Comme sa nuit dans le lit d’Hugo me fascine, je le remets sur le sujet par une boutade: est-ce que les draps d’Hugo avaient été changés? Et le matelas, il était confortable? H. me répond qu’il n’y avait en fait qu’un sommier et un couvre-lit, et il nous avoue n’avoir pas osé s’étendre sur le lit: il aurait eu un sentiment de profanation, ajoute-t-il. De plus, cet immense lit à colonnes torsadées et à baldaquin était vraiment impressionnant, et il y avait ce lustre fabriqué par Hugo à partir d’une roue de char et qui occupait une partie du plafond, si inquiétant…

Mais il n’a quand même pas vu de fantômes! Sans doute parce qu’ils étaient plutôt à Jersey, dans la première maison des Hugo, Marine Terrace, où eurent lieu la majorité des séances de spiritisme, et qui a été détruite.

Cet après-midi, j’ai parcouru William Shakespeare pendant un bon bout de temps avant de trouver la phrase que j’y cherchais: «Un livre sur les fantômes est irrésistible», phrase citée dans mon premier essai sur les fantômes et que je tenais de seconde main.

«Pour qu’un esprit donne toute sa clarté, il lui faut la mort»

En fait, Hugo a écrit: «Un livre où il y a du fantôme est irrésistible» (Troisième partie, livre I, I). Et le fantôme en question est celui de l’écrivain mort, Shakespeare en l’occurrence. Hugo veut dire qu’une œuvre prend une dimension supplémentaire avec la mort de son auteur, lorsque la chair ne s’interpose plus entre les hommes et lui et que son génie peut rayonner pleinement: «Pour qu’un esprit donne toute sa clarté, il lui faut la mort. L’éblouissement du genre humain commence quand ce qui était un génie devient une âme. Un livre où il y a du fantôme est irrésistible.»

Au début de son essai, à propos de l’affirmation de Forbes selon laquelle Shakespeare aurait écrit sous la dictée des esprits, Hugo fait un parallèle intéressant entre les tables parlantes et le trépied des devins de l’Antiquité: «La table n’est autre chose que le trépied, revenant.» Et il appelle de ses vœux une étude scientifique du spiritisme (Balzac ne proposait-il pas lui aussi, dans Le cousin Pons, qu’on enseigne les sciences occultes à l’université?): «La table, tournante ou parlante, a été fort raillée. Parlons net, cette raillerie est sans portée.

Remplacer l’examen par la moquerie, c’est commode, mais peu scientifique. Le phénomène du trépied antique et de la table moderne a droit comme un autre à l’observation. La science psychique y gagnera, sans nul doute.» Mais Hugo nie que le poète ait besoin d’une dictée des esprits: «La sibylle a un trépied, le poète non. Le poète est lui-même trépied. Le génie a tout ce qu’il lui faut dans son cerveau. Laissons au cerveau ce qui est au cerveau, et constatons que l’œuvre des génies est du surhumain sortant de l’homme.»

Plaidoyer pro domo d’un Hugo qui ne veut pas voir sa création attribuée à la dictée des tables parlantes.


Professeur honoraire de l’Université de Neuchâtel, Daniel Sangsue est le spécialiste des fantômes en littérature. Attentif à tous les phénomènes de revenance, il a publié ce printemps «Journal d’un amateur de fantômes» à La Baconnière, brassée captivante d’histoires vécues, entendues, lues. Pour les Fêtes, il nous confie trois séries d’histoires inédites.