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«Je crois que Cyrano est sombre et triste, que ça le bouffe d’être si laid»: Gilles Privat nous parle de Cyrano.
© David Wagnières

Théâtre

«Il y a tout dans Cyrano, la laideur, le panache et la folie»

Interprète phénoménal, le Suisse Gilles Privat s’apprête à incarner le plus mélancolique des flambeurs, au Théâtre de Carouge dès mardi. Entre la cape et le nez, il raconte son face-à-face avec le rôle des rôles

Vous lui tombez dessus comme la grêle. Cerné par deux coiffeuses, riant comme un gamin, Gilles Privat ne vous attendait pas. Pas tout de suite, du moins. Devant son miroir, l’acteur genevois est en pleine mue: la matinée s’achève en queue de poisson et il se prépare à devenir Cyrano de Bergerac; dans deux heures, il répétera, mais pour le moment il s’amuse de sa transformation, un petit coup de pinceau ici, oui là, à la racine des cheveux.

A cet instant, dans la chrysalide du Théâtre de Carouge, Gilles Privat est foireur. Le lunaire a des envies de blagues et des fous rires en réserve. Il se débat depuis des mois avec le rôle des rôles, un blase éléphantesque, une «pistolétade» de mots, mais là, il galèje en bon camarade. Dans la glace, son visage s’écarquille et vous y traquez vos souvenirs. Vous l’avez vu tant de fois sur les planches, à Genève, Lausanne ou Paris, funambulesque sur la corniche du spleen, burlesque jusqu’à la pochade, enraciné dans le secret de nos tragédies. Gilles Privat n’est pas seulement un interprète à courants multiples, c’est, pour le spectateur, un ami qui fait du bien.

Mais évitez de lui dire qu’à 58 ans, il est l’un des plus grands comédiens de sa génération. Il bredouillera, pivoine d’un coup, et il en perdra son chapelet d’alexandrins, ces piécettes frimeuses jusqu’au grandiose qu’Edmond Rostand a fabriquées, comme un pied de nez à Victor Hugo l’auguste, comme un feu de Bengale romantique, au crépuscule des années 1890.

Gilles Privat est une pâte à modeler nos ridicules, nos fragilités. Ça lui vaut d’être engagé par des maîtres de la scène, Benno Besson naguère, Matthias Langhoff, Alain Françon, etc. Des pactes qui durent. Comme celui que Jean Liermier, directeur du Théâtre de Carouge, a signé avec lui. Sous sa direction, Gilles Privat a été Arnolphe, ce coq malfaisant qui se verrait bien convoler avec la petite Agnès dans L’Ecole des femmes; puis Argan dans Le Malade imaginaire. Et à présent, il s’apprête à soupirer au balcon de Roxane l’inaccessible, à lui écrire, au nom de son rival, le beau Christian, des lettres qui sont des oriflammes.

«Alors, Gilles Privat, pourquoi Cyrano?» Dans la loge, la tirade n’est pas de mise. «Vous voyez, ça, c’est le nez. Je me fais peur quand je le mets. Mais quand Jean Liermier m’a proposé ce rôle, je n’ai pas hésité, c’était trop tentant. Il y a tout dans ce personnage, la laideur, la passion, le panache, la folie.»

Le Temps: Qui est Cyrano?

Gilles Privat: Ah, vous commencez comme ça… Je vous répondrai mardi, le soir de la première. La première chose que Jean Liermier m’a dite, c’est qu’il était taiseux. J’ai trouvé ça intéressant, parce que c’est quand même l’un des personnages les plus loquaces du répertoire. Je crois que Cyrano est sombre et triste, que ça le bouffe d’être si laid. Alors, il revêt le masque du brio. Pour être vrai en somme, il doit passer par ce masque, ce qui est une idée magnifiquement théâtrale.

Qu’est-ce qui l’anime?

Roxane, celle qui est trop belle pour lui. Et la détestation des compromissions. Cyrano a cette folie d’interrompre un spectacle parce qu’il juge l’acteur vedette trop mauvais.

Avant vous, de grands interprètes ont laissé leurs marques sur le rôle, Jacques Weber, Jean-Paul Belmondo, Gérard Depardieu. Ça vous tétanise?

J’espère simplement arriver à jouer le rôle jusqu’au bout, sans penser à mes prédécesseurs. Cyrano, c’est comme une montagne. Je ne prétends pas arriver au sommet, mais je voudrais dépasser les derniers sapins pour avoir une belle vue.

Le rôle est écrasant, les tirades affolantes. Comment assimile-t-on cette matière?

J’ai commencé début avril, chez moi à Montreuil. Je me suis mis devant ma table et j’ai dit les alexandrins à voix haute. C’est toujours comme ça, chez moi, ça doit passer par l’oralité. J’y ai mis le moins d’intentions possible pour ne pas prendre des habitudes. En juillet, je connaissais mon texte. Il est long, mais moins difficile que certains dialogues réalistes. La beauté de sa langue, la musique du vers aident.

Comment est-ce qu’on construit ensuite le rôle?

Il y a les indications que Jean Liermier nous a données, un contexte qu’il voulait plus proche de nous. Les fameuses scènes de guerre sont ici transposées dans un espace qui évoque les tranchées de 14-18. Il nous a lu des lettres de poilus, mais aussi le reportage d’un journaliste en Syrie. De mon côté, je me suis plongé dans la correspondance du vrai Cyrano, ce poète du XVIIe siècle. Et j’ai eu l’impression d’accéder à sa fantaisie. Il y a une lettre de lui sublime, où il décrit le reflet d’arbres dans un lac, celui aussi d’un rossignol qui se retrouve ainsi mêlé à des brochets.

Notre métier consiste à tenter d’être vrai dans une maison qu’on n’a pas construite soi-même, de faire comme si on était chez soi.

Quel est le corps de Cyrano?

Il n’est pas dépressif, il est en mouvement tout le temps. C’est un combattant. A propos de l’oncle Vania de Tchekhov que j’ai joué, Alain Françon m’avait dit: «C’est un homme en colère et un poète.» Cyrano est ainsi. Je crois qu’on joue toujours le même rôle.

Alors vous êtes un poète en colère?

Je suis juste un petit comédien. Non, non, ce n’est pas de la fausse modestie. Il m’a fallu faire beaucoup de théâtre pour apprendre à me mettre en colère. Notre métier consiste à tenter d’être vrai dans une maison qu’on n’a pas construite soi-même, de faire comme si on était chez soi.

Cyrano est un homme d’épée, un bretteur. A priori, ce n’est pas votre registre…

Oui, j’ai dû apprendre. Je ne me suis jamais battu dans ma vie et ai encore moins tenu une épée. Mais nous avons beaucoup travaillé avec un maître d’armes renommé, Pavel Jancik. Il m’a appris non des positions orthodoxes, parce que Cyrano ne l’est pas, même dans sa façon de combattre, mais à maîtriser quelques bases d’escrime. J’ose espérer que je suis crédible. Ça fait partie de la métamorphose du corps.

Vous avez fait partie de la Comédie-Française dans les années 1990. Vous avez joué Falstaff, Vania, Argan, Arnolphe, Cyrano à présent… C’est ce qu’on appelle le talent, non?

C’est une histoire de chance, croyez-moi. Tous ces rôles, c’est dingue. Ma chance, c’est qu’Alain Françon, Jean Liermier, Matthias Langhoff me soient fidèles. Je me demande juste quand est-ce qu’on va se rendre compte que je suis un acteur nul. Jusqu’à présent, je cache bien mon jeu.

Mais vous exagérez!

Je traverse des périodes de doute que vous n’imaginez pas. Alors d’accord, si on ne doute pas, on n’y arrive pas… Mais la souffrance de la création, ça existe.

Vous avez une fibre comique pourtant…

On le dit. J’ai toujours pensé que plus on est tragique dans son approche d’un rôle, plus on est drôle.

Quel est votre vrai âge, celui que vous avez l’impression d’avoir aujourd’hui?

J’ai toujours eu entre 15 et 16 ans, je ne me suis jamais senti vraiment adulte. A l’époque, à Genève où j’ai grandi, je voulais être ornithologue. Je ne dirais pourtant pas que c’est la période la plus gaie de ma vie. J’étais amoureux et ça ne marchait pas. J’étais déjà Cyrano. J’ai été bien plus heureux après.

Est-ce qu’il y a un livre qui a changé votre adolescence?

Sans hésiter, Zorba le Grec, de Nikos Kazantzakis. J’étais tourmenté, j’avais des questions existentielles et ce livre-là disait qu’il fallait vivre, sentir, aimer, danser. A la fin, Zorba lance au narrateur: «J’ai trouvé une pierre verte, viens.»

L’auteur qui vous accompagne?

Peter Handke, que j’ai joué il y a deux ans, a écrit un livre qui s’appelle Hier en chemin, des notes de voyages, des pensées au fil des paysages. Mais s’il fallait vous citer un seul livre, ce serait Vie et Destin du Russe Vassili Grossman.

Le passage de Cyrano qui vous bouleverse?

Certains jours, c’est la scène du balcon, quand il parle à Roxane à la place de Christian. D’autres, c’est l’épilogue, quand il dit à sa bien-aimée: «Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie./Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.» Il m’a fallu du temps pour jouer ce dernier acte sans pleurer. C’est peut-être un effet de l’âge: les rôles m’émeuvent de plus en plus.


Edmond Rostand ou le coup du siècle

Au bout du siècle, le nez de Cyrano. Il faut imaginer cela. Un Paris froufroutant où règne Sarah Bernhardt, la plus excentrique des idoles. Une république qui a du vague à l’âme, pourtant, et qui ne se remet pas tout à fait de l’assassinat d’un président – Sadi Carnot en 1894. Dans ce décor, un monocle passe: c’est Edmond Rostand, 29 ans en 1897 et déjà une réputation d’auteur. Il a écrit pour la grande Sarah et il croise l’autre sultan des planches, Coquelin, un acteur qui a une haute idée de son génie.

«Ecrivez-moi une pièce à ma mesure», lance-t-il à Edmond. C’est ainsi que Cyrano surgit de l’encrier d’un dandy qui a des siècles d’épopée dans le cerveau, du vrai Cyrano, l’auteur de L’Histoire comique des Etats et des empires de la Lune, à Alexandre Dumas père. Surdoué, dites-vous? Edmond est un prince du pastiche, il passe ses doigts dans des gants anciens pour écrire des alexandrins extravagants, virtuoses à l’image de la fameuse tirade du nez, brûlants aussi. Le soir de la première pourtant, il est pris de panique, raconte l’universitaire Patrick Besnier dans sa remarquable édition de Cyrano de Bergerac (Folio classique).

Dans les coulisses, en larmes, il se jette sur Coquelin: «Pardon! Ah! pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir entraîné dans cette désastreuse aventure!…» Il se trompe. Le 28 décembre 1897, le bourgeois réserve un triomphe à Cyrano. Tout galvanise dans ces cinq actes: le tragique d’un amour impossible, ce sujet de toujours; le comique d’un héros doté d’un appendice abracadabrant qui pourfend les ridicules; la jouissance surtout d’une langue qui n’existe plus, vestige d’une splendeur rêvée. Le sentiment de décadence hante la République. Cyrano revigore comme le baume du tigre.

Un poète mousquetaire au blase phénoménal vient d’entrer dans l’imaginaire français. L’acteur Jean Piat, qui l’incarne dans les années 1960, racontera qu’il ne pouvait aller jusqu’au bout d’une tirade sans qu’un grand-père au troisième rang ne l’achève pour lui, histoire d’épater son petit-fils. Jean-Paul Belmondo, Jacques Weber surtout, Gérard Depardieu dans le beau film de Jean-Paul Rappeneau prolongeront le sortilège: l’enchantement d’une parole qui enfante une fiction de soi.

Edmond Rostand, lui, aurait été tétanisé par la gloire de son Cyrano. Comme lui, il s’efface, à 50 ans, emporté par la grippe espagnole. Sur son monocle, cette buée d’hiver: «Je sais qu’elle regarde…/Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde!/Que dites-vous?… C’est inutile?… Je le sais!/Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès!/Non, non! c’est bien plus beau lorsque c’est inutile!»


Cyrano de Bergerac, Théâtre de Carouge (GE), du ma 31 oct. au ve 1er déc; loc. 022 343 43 43 et Théâtre de Carouge.

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