Longtemps, les frères Martel n'ont rien eu à se dire. «Incompatibilité d'humeur», diagnostique aujourd'hui Nicolas, comme hâlé par l'éclat de leurs retrouvailles. Après un quart de siècle de vies parallèles, le comédien-danseur et son guitariste de frère se sont édifié un terrain d'entente idéal. Avec Las Ondas Marteles, trio musical voué à la célébration des expressions latines, les deux Parisiens s'inventent une fratrie, siamoise par la langue.

Recueil de chansons cubaines léguées aux frères Martel par le poète Miguel Angel Ruiz, Y Después De Todo, leur premier album, est l'un des objets sonores les plus délicieusement charmeurs de ce début d'année. L'un de ces disques intemporels dont la fraîcheur et l'élégance traduisent à merveille la spontanéité de sa genèse fortuite.

Hiver 1998: parti traquer à Cuba les arcanes des musiques latines, Sébastien Martel quitte un temps Paris et ses séductions musicales. Ami et accompagnateur de Mathieu Chédid-alias M, membre de l'éphémère Olympic Grammofon aux côtés de Vincent Segal ou de Julien Lourau, le guitariste improvise alors avec tout ce que la capitale compte de plus libre et aventureux. Dans le même temps, Nicolas suit au Mexique un stage de théâtre. Simple coïncidence?

«Cela faisait un bout de temps que l'on se tournait autour, sourit aujourd'hui ce dernier. Lui faisant de la musique, moi du théâtre, on commençait à se dire que l'on avait peut-être plus en commun que ce que l'on croyait.» Enregistré dans la maison de campagne de leur grand-mère, Y Después De Todo se souvient, jusque dans son acoustique, de ces affinités initiales. «Ma grand-mère faisait du théâtre, et mon père jouait de la guitare. Nous avons grandi dans un milieu rural, composé d'agriculteurs, de vignerons. Mais mon père a toujours aimé organiser des fêtes. Très tôt, nous étions acquis à l'idée de monter des petits spectacles chez nous.»

Aussi, lorsque au Noël de ce double exil en terres sud-américaines, les deux frères se rencontrent au Mexique, c'est encore la musique qui leur tient lieu d'espéranto. «Très vite, nous nous sommes rendu compte que les mêmes airs nous avaient touchés, que nous éprouvions un même amour pour le répertoire traditionnel des boléros cubains.» Survient alors l'anniversaire de leur mère: «Et plutôt que de lui acheter un parfum, nous avons décidé de lui offrir quelques-unes de ces chansons.» La suite revêt les atours d'un conte romancé: conviant leur mère au restaurant La Famille, rue des Trois-Frères à Montmartre, les frères Martel charment tant la patronne du lieu qu'elle les réquisitionne pour animer tous les dimanches ses tablées. Un groupe est né, qui scelle l'amitié retrouvée des deux frères. Tandis qu'un ami facétieux leur souffle leur appellation improbable: Las Ondas Marteles, croisement d'Ondes Martenot (ancêtre du synthétiseur) et de cubain de cuisine.

Le plaisir partagé

Au départ, nulle autre ambition que celle du plaisir partagé. Né au chant sur le tard, contre l'avis d'un père qui l'y avait déclaré inapte, Nicolas Martel se découvre une voix claire et sensible, épousant avec délices les inflexions suaves de la langue transatlantique. De retour à Cuba pour y parfaire ses connaissances musicales, Sébastien Martel fait alors la connaissance de Miguel Angel Ruiz. Poète, peintre, sculpteur et musicien muselé par la dictature castriste, ce dernier connaît à merveille l'histoire de la musique cubaine. «Petit à petit, au fil de ses conversations, Sébastien s'est confié, et lui a raconté que nous avions monté ce petit répertoire. Deux jeunes Français chantant de vieilles chansons latines, la chose a dû le titiller. Du coup, il a confié une chanson de sa composition à Sébastien pour que nous la travaillions.»

Ecriture secrète

MMMMagnifique ballade aux accents éplorés, «Te quiero conocer» révèle à Nicolas la beauté foudroyante de cette écriture secrète. «J'ai eu très envie de le rencontrer, et nous sommes repartis tous les deux à Cuba pour passer un mois avec Miguel Angel. Petit à petit, il nous a légué d'autres chansons, en les enregistrant sur un magnétophone.» Transmission orale que l'on redécouvre par bribes sur le disque. «Miguel Angel avait des idées très précises sur ce qu'il voulait. Il ne savait ni lire ni écrire la musique, mais ses chansons étaient très bien définies, et parfois, il nous chantait même les parties de trompettes ou décrivait les percussions.»

Plus modeste par choix, l'instrumentation privilégiée par Las Ondas Marteles respecte à la lettre la tradition cubaine, dans un souci d'épure propre à rendre à ces airs ce qui leur appartient. «Tout ce que nous aimions, de Los Compadres à Maria Teresa Vera se basait sur des arrangements très dépouillés. C'est cela que nous voulions, de manière à approcher ce répertoire avec humilité.»

Courtisés par quelques labels qui les voient déjà soumettre un album de standards, les frères Martel se dérobent: «Nous faisions cette musique parce qu'elle nous touchait, mais il n'aurait pas été légitime de faire un disque à partir de chansons dont les versions originales sont aussi sublimes. Pas question d'imaginer rivaliser avec cela.» Survient alors en 2001 le décès inopiné de Miguel Angel Ruiz, qui infléchit les perspectives du jeune groupe. «L'idée d'un disque a pris tout son sens. Si nous n'en faisions rien, ces petits joyaux auraient été perdus.»

Enregistrées en famille, avec l'appui du violoncelliste Vincent Segal et du trompettiste Ibrahim Maalouf, les compositions de Miguel Angel Ruiz révèlent, dans cette traduction européenne, l'écriture délicieusement tendre d'un homme à la créativité débordante, meurtri par une vie dont il n'attendait plus un tel prolongement. «Sébastien l'appelait «Mon petit Gainsbourg». C'était quelqu'un d'unique, qui avait écrit énormément de poèmes, fondé un collectif d'artistes, mais dont le parcours a toujours été entravé par le régime de Castro. Parfois, je me dis que pour nous, Français, de nous retrouver avec tout ce bagage-là, ce témoignage sur les bras, c'est une histoire de fous.»

Mondialisation musicale

Œuvre de mémoire sans prétention, Y Después De Todo offre sans doute l'exemple le plus sensible d'un phénomène d'appropriation dont l'univers musical contemporain s'est fait une spécialité. Des Japonais chantant la bossa-nova dans le texte aux Cubanos Postizos («Cubains postiches») du guitariste américain Marc Ribot, en passant par la salsa germanique ou le reggae neuchâtelois, les traditions musicales se mondialisent désormais à grande vitesse.

«Nous ne prétendons pas nous être approprié ce que les Cubains de souche connaissent depuis l'enfance, et je ne m'imagine pas aller jouer en Amérique latine, je ne sais pas si les gens le prendraient bien.» Pas de plan de carrière au long cours, donc, pour Las Ondas Marteles, dont les rares concerts sont des instants volés à l'agenda surchargé du guitariste de M. Sur la scène de la Cigale parisienne il y a dix jours, le groupe démontrait combien le passé d'acteur de Nicolas offrait à leur musique intimiste un cadre délicieusement ludique et prometteur. A la scène, en ex-faux frères rabibochés par les écritures castillanes, les deux Martel s'en donnent à cœur joie, Nicolas traduisant les propos que Sébastien énonce exclusivement en espagnol. «Comme on ne s'est pas connus pendant vingt-cinq ans, on est ravis de partager cela, de se retrouver. Tout ce passé commun qu'on n'a pas eu, on le réinvente aujourd'hui, comme un pied de nez venu d'outre-Atlantique.»

Las Ondas Marteles Y Después de Todo (Label Bleu/RecRec).