Disney Pixar les a imaginées comme de petits personnages se partageant le contrôle de nos pensées et de nos actes. Dans Vice-versa, Joie, Peur, Colère ou Dégoût squattent la tête d’une fillette, œuvrant tant bien que mal pour l’aider à vivre son emménagement dans une nouvelle ville. David Sander, lui, les collectionne et les étudie comme un entomologiste, au sein du Centre interfacultaire en sciences affectives (CISA) de l’Université de Genève. Il nous livre un début d’inventaire avec Emotions publié chez Benteli en collaboration avec Nathalie Herschdorfer, historienne de l’art spécialisée en photographie.

«La photographie ajoute une dimension intéressante»

«Nous avons produit beaucoup de résultats scientifiques depuis que le centre a été fondé en 2005. Cette fois, nous avons voulu un ouvrage grand public, car les gens n’ont généralement pas conscience que les émotions puissent faire l’objet de recherches, souligne le directeur. La photographie ajoute une dimension intéressante, car elle permet de représenter des émotions tout en en suscitant.»

Dix émotions figurent au sommaire de ce beau livre, de la fierté au dégoût en passant par la joie ou la colère. Une liste qui résulte de longues discussions. «Il existe une quasi-infinité d’émotions en termes de ressenti, mais la joie, la colère, la tristesse, le dégoût et la peur sont les plus étudiés. Ce sont celles que l’on éprouve et décrit le plus souvent, les «émotions de base» analysées par Darwin au XIXe siècle déjà, même s’il n’utilisait pas l’expression, stipule David Sander. Au CISA, nous essayons de comprendre comment ces dernières et toutes les autres fonctionnent, déterminent nos décisions et comportements.»

L’approche, multidisciplinaire, se retrouve dans les textes signés par les spécialistes du centre. Chaque émotion est analysée par le biais de la psychologie, des neurosciences, de la philosophie, de la littérature ou encore de l’histoire du cinéma. Les textes sont courts et extrêmement pointus, abordant les rapports entre morale et colère, le plaisir éprouvé devant un film d’horreur, la manière dont une même émotion est valorisée chez un homme et dépréciée chez une femme, etc. «J’ai servi de cobaye pour obliger les contributeurs à sortir du jargon universitaire et à rédiger des articles brefs», s’amuse Nathalie Herschdorfer.

Des portfolios

En parallèle, la directrice du Musée des beaux-arts du Locle a cherché des portfolios susceptibles d’éclairer à leur manière telle ou telle émotion. «Cela n’a pas été simple, car, depuis une vingtaine d’années, les photographes s’attachent à gommer les émotions qui étaient mises en valeur par les reporters humanistes. Les portraits d’un Thomas Ruff, par exemple, sont très loin de ceux de Magnum. Mais de toute façon, je voulais éviter l’illustration pure et mettre en avant des situations plus complexes.»

Pour chaque émotion donc, une magnifique image estampillée Magnum – le fameux baiser dans le rétroviseur d’Elliott Erwitt pour l’amour ou la femme offensée de Doisneau pour la surprise –, puis un portfolio contemporain et plus inattendu. La joie, ainsi, se matérialise comme une vague humaine dans les foules compactes du Lausannois Cyril Porchet.

Le dégoût est évoqué avec la série Tokyo Compression de Michael Wolf, passagers aux visages écrasés contre les vitres du métro japonais. Pour l’amour, à la fois sentiment et émotion, c’est le très beau travail de Vincent Gouriou sur les couples transgenres et homosexuels qui a été choisi. La fierté, elle, s’affiche à travers les portraits des jeunes candidats au Prix de danse de Lausanne, signés Matthieu Gafsou.

«Nous sommes ravis des choix de Nathalie Herschdorfer, c’est beaucoup plus intéressant que ce que nous aurions trouvé en cherchant simplement à illustrer le livre, se réjouit David Sander. Cela apporte la démonstration que l’on peut analyser une émotion avec un grand nombre d’angles différents, sans qu’une discipline soit, en tant que telle, plus pertinente qu’une autre. Dans la recherche, nous sommes souvent confrontés à des collègues estimant que leur discipline prime.»

La photographie, liée aux émotions

Pour le professeur en psychologie, la photographie est intimement liée à l’émotion. «Il y a l’émotion du photographe au moment où il décide de prendre une image, celle qu’il aimerait représenter dans son œuvre et enfin celle que la photographie va déclencher chez le spectateur. Ce qui est intéressant, c’est qu’il n’existe pas forcément de concordance entre les trois.»

En écho, une galerie de portraits de nourrissons, photographiés par Thierry Bouët à quelques minutes de vie, accompagne la table des matières. En même temps qu’elle indique la capacité de l’être humain à manifester très tôt une palette d’émotions, elle provoque une foule de réactions plutôt joyeuses et attendries chez le lecteur. «Il est toujours impressionnant de constater avec quelle force une image suscite une émotion, renchérit Nathalie Herschdorfer. La photographie, par son immédiateté, a ce pouvoir-là. Mais c’est à double tranchant; la photographie de Salgado, après avoir émerveillé, est devenue suspecte car elle esthétise des situations dramatiques.» Un brin de dégoût, peut-être?


«Emotions», sous la direction de David Sander et Nathalie Herschdorfer, 272 pages, Editions Benteli, français-anglais.

Une équipe interdisciplinaire a rédigé les textes, principalement autour des professeurs Julien Deonna, Didier Grandjean, Patrizia Lombardo, David Sander, Marianne Schmid Mast et Patrik Vuilleumier.


Qu'est-ce qu'une émotion?

La définition d’une émotion, selon David Sander, pourrait être résumée ainsi: «Toute réaction déclenchée par un événement important pour l’individu et se manifestant par un changement d’expression (du visage, de la voix), une modification physique (sueur, accélération du rythme cardiaque…), une tendance à l’action (s’approcher ou fuir) et la conscience de ce que l’on est en train de ressentir.»