Le Temps: Franz Gertsch a-t-il accepté l’étiquette d’hyperréaliste?

Pierre-Henri Jaccaud: Je connais une très belle formule de Gertsch, qui synthétise sa position sur les liens entre photo et peinture. Il dit: «La photographie raconte comment c’était. La peinture dit comment c’est.» La photographie contient toujours l’idée du passé, d’un moment derrière nous. Tandis que Gertsch redonne vie à l’image à travers la peinture ou la gravure. Il y a dans ce travail quelque chose non pas d’hyperréel, mais de surréel; la volonté de se confronter à une image, de la restituer, et de la réinvestir, de sorte qu’elle se reconstitue dans notre esprit. Elle se situe alors dans un temps présent.

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– La confrontation des deux pans de la pratique de Gertsch est très étonnante. On a le sentiment qu’il abandonne une forme de modernité…

– Je n’en ai pas discuté avec lui. Mais quand il a peint ces scènes d’époque, il les vivait plutôt en tant que spectateur. Il avait déjà 40 ans. Il était fasciné par ces jeunes gens, ils étaient un peu amis, mais ils ne menaient pas la même vie. Son travail était d’ailleurs à l’opposé de ceux qu’ils peignaient, les Neue Wilden, qui étaient dans l’expression d’une pulsion plus que dans la minutie. Puis cette époque est passée, et Gertsch s’est à un moment retiré pour s’installer dans la campagne bernoise, dans un hameau, loin du monde, du bruit et du concours des vanités. Son travail nécessite de la patience, du calme et une forme de méditation, qu’il a trouvés dans ce nouvel environnement. On observe donc à ce moment-là une forme de radicalisation dans son travail et il se concentre sur d’autres sujets, les portraits de femme et la nature.

– Le chromatisme change également…

– Lorsqu’il peint, Gertsch travaille, je crois, dans l’ombre, ce qui fait qu’il surinvestit la couleur. Et quand elle se révèle à la lumière, elle est proche de la photographie, mais elle est aussi étrange. C’est dans le détail et la luminosité que vous voyez la différence par rapport à la photo.

– Vous présentez dans l’exposition une gravure qui échappe à l’iconographie des femmes et des paysages…

– Dans les années 1970, il est parti un été aux Saintes-Maries-de-la-Mer, et il y a vu de jeunes gitanes jouer sur la plage. Il a été fasciné par cette scène. Il les a prises en photo et, revenu à l’atelier, il a réalisé trois peintures, qui ont été exposées, puis vendues. En préparant sa rétrospective au Kunsthaus de Zurich, il a appris que l’une d’entre elles avait été détruite dans l’incendie d’un espace de stockage. Ce qui est dramatique, parce qu’il n’a réalisé que peu de peintures, peut-être 80 en tout. Il a donc retrouvé le négatif et refait non pas une peinture, mais une gravure. Et ce ne sont plus ces femmes hiératiques, immobiles, mais des enfants, qui regardent ailleurs, dans un hors-champ. On aperçoit le mouvement du vent à travers les cheveux. Cette gravure contient quelque chose qui n’est pas présent dans les autres, un sentiment de nostalgie. C’est un regard sur la jeunesse, et sur l’enfance.


«Franz Gertsch – Winter & Sommer», Galerie Skopia, Genève, jusqu’au 23 décembre.