Cet article fait partie d'un cahier spécial réalisé en partenariat avec la Ville de Genève et abordant le thème du numérique et de la création digitale dans le monde de la culture.
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Si l’on vous demandait quel était le premier groupe au monde à posséder une adresse web débutant par WWW, que répondriez-vous? Vous penseriez à l’arrivée du web, au début des années 1990. Vous feriez un bref détour par les classements Billboard de cette période, épingleriez Madonna, Michael Jackson ou les Red Hot Chili Peppers. Sauf que non. Le privilège revient à un groupe suisse! Une formation plutôt méconnue qui chante la science, Les Horribles Cernettes. Initiales: LHC. Un clin d’œil évident au Large Hadron Collider ou Grand collisionneur de hadrons du CERN.

Le girls band voit le jour en 1990, tout d’abord comme un groupe parodique. Mais, inattendu, le succès est au rendez-vous. Les protons et les neutrons en chanson, cela plaît aux physiciens. 1991 marque alors les débuts «professionnels» du groupe, qui sera composé de Michele de Gennaro, Colette Marx-Nielsen, Lynn Véronneau et Angela Higney, trois jeunes femmes travaillant au CERN, la dernière employée au CICR à l'époque. Véritables coqueluches du Hardronic Festival, l’équivalent du Paléo pour le centre européen de recherches nucléaires, Les Horribles Cernettes auraient pu rester une sorte d’anomalie musicale, à mi-chemin entre le manuel de physique et la balade pop. C’était sans compter sur les hasards de l’histoire, qui ont fait entrer dans la légende 2.0 ce High Energy Rock Band, comme il se décrit lui-même.

Au bon endroit au bon moment

La naissance du girls band coïncide avec celle du web, alors qu’il n’est encore qu’une modeste Toile reliant les scientifiques entre eux. Pas de réseaux sociaux, pas de streaming, pas de selfie, mais un lieu de partage de connaissances, sérieux, rigide. C’est là que Les Horribles Cernettes entrent en jeu, un peu malgré elles. Nous sommes en 1992. Le groupe s’apprête à jouer à l’Exposition universelle de Séville de la même année, peut-être la date la plus importante de son existence. Le CERN a son propre pavillon et le quatuor se fraye une petite place entre les Guns N’Roses, Phil Collins, Tina Turner ou autres Scorpions invités à l’événement. Pour l’occasion, Silvano de Gennaro, le manager du groupe, prépare un CD avec le clip et la musique de Collider, leur tube de l’époque: «Tim Berners-Lee [créateur du World Wide Web, ndlr] passait par là et a vu la photo de la pochette sur mon ordinateur, se souvient Silvano de Gennaro. Il m’a dit: «Oh, les Cernettes! Mettons-les sur le web!» Oui, c’est aussi simple que cela.

Simple dans les faits, mais à l’époque ce téléchargement est presque subversif. Le web, c’est pour la physique, et pas grand chose d’autre. La couverture de cet album est donc considérée comme le premier cliché non scientifique à être publié sur la Toile. Sauf que personne n’en a vraiment conscience et ce qui est aujourd’hui un petit pan de l’histoire du numérique est alors un non-événement. En grande partie car le triple W n’est encore utilisé que par une poignée d’internautes, des physiciens pour la plupart: «Il y avait des pages web pour les différents clubs du CERN. Sur celui de musique, il y avait notre photo. Nous étions habituées à la voir, nous n’avons jamais pensé plus loin à cette époque», se souvient Michele de Gennaro, meneuse du groupe.

Une goutte d’eau dans l’océan du web

Il faudra souffler les 20 bougies de cette photo pour que les quatre chanteuses prennent conscience de leur place dans la toute jeune histoire du numérique: «Mon téléphone a commencé à sonner, raconte Lynn Véronneau, l’une des horribles Cernettes. Des journalistes voulaient notre témoignage sur ces années. C’est à cet instant que j’ai commencé à comprendre l’importance de ce moment, que c’était une date fondatrice dans la construction de ce qu’est le web aujourd’hui.» Les prémices d’une Toile sociale, humoristique, artistique, des attributs qui, au début des années 1990, ne coulaient pas de source.

Trente ans plus tard, le cliché est noyé parmi les milliards d’autres téléchargés depuis. S’il constitue une anecdote cocasse à raconter pour Les Horribles Cernettes, il reste aujourd’hui un marqueur des prouesses technologiques et informatiques réalisées entre 1992 et 2022. L’ordinateur de Silvano de Gennaro qui a servi à télécharger cette image possédait quatre mégabytes de mémoire vive. Celui utilisé pour écrire cet article en a 2000 fois plus. Ce n’est pas non plus qu’une simple photographie, mais un montage réalisé avec la toute première version de Photoshop. Le kitch transpire de cette créature numérique, mélange dissonant de fuchsia et d’un dégradé cyan, sur lequel surnage nos quatre choristes dans une pose et des robes qui fleurent bon les années 1990. Là aussi, tout un style, véritable témoin de son époque.

Quatre amies sur trois continents

Il serait cependant injuste de réduire Michele de Gennaro, Angela Higney, Colette Marx-Nielsen et Lynn Véronneau à un heureux coup du sort. Avant d’être les quatre premiers visages de la musique sur le web, elles sont surtout chanteuses. L’invention de Tim Berners-Lee est un hasard, la création des Horribles Cernettes le résultat d’une passion commune pour la chanson et la science, à une époque où l’on passe petit à petit, en tout cas au CERN, de Surfin' U.S.A à Surfing on the web.

La dernière réunion des Cernettes date de 2017 et pas sûr qu’elles se reforment cette année pour fêter les 30 ans de cette fameuse photo. Mais le groupe est toujours vivant. Ses membres ont notamment réalisé une chanson sur le confinement, clip à la clé, bien qu’elles soient éparpillées sur trois continent, entre Cannes, l’Ile Maurice, Washington D.C. et l’Ecosse. Une visioconférence fut nécessaire pour tous se retrouver et évoquer ces drôles d’années. Trois décennies plus tard, le web réunit à nouveau ces quatre visages, parmi les plus anciens de la Toile. Elles semblent cependant faire fi du comique de la situation. La fin de l’interview a des airs de discussion nostalgique entre copines. C’est peut-être aussi ça, la magie de ces trois W…