Samedi soir, 17 janvier 1921. Le Finsbury Park Empire Theatre, au nord de Londres, est le théâtre d’un spectacle glaçant: sous les yeux du public, la jeune Betty Barker se couche dans une boîte en bois… avant de se faire scier vivante.

L’auteur du méfait, nœud papillon et mèches gominées, se nomme P. T. Selbit – et n’est autre que le premier magicien à avoir «coupé une femme en deux», il y a exactement un siècle. Un anniversaire célébré en grande pompe le week-end dernier lors d’un live stream de quatre heures orchestré par le Magic Circle, organisation réunissant les plus grands magiciens internationaux. L’occasion de rendre hommage à ce tour qui, avant de rejoindre le lapin dans le chapeau au rang des grands classiques, a déchaîné les passions et transformé le monde de l’illusion.

Des airs de cercueil

Découper son assistante en plein milieu: l’idée apparaît à P. T. Selbit, Percy Thomas Tibbles de son vrai nom, en 1920. Connu pour son sens aigu du commerce et du spectacle, le magicien n’aurait toutefois pas inventé le concept de toutes pièces. Le tour figure en effet dans un livre publié soixante ans plus tôt par l’illusionniste français Jean-Eugène Robert-Houdin. Dans Confidences d’un prestidigitateur, il conte les mémoires d’un certain Torrini, saltimbanque italien qui aurait coupé un homme devant le shah d’Iran. «Les deux «moitiés» se seraient transformées en jumeaux avant de chanter un duo, raconte Jim Steinmeyer, illusionniste et auteur américain. Il s’avérera que ces souvenirs étaient fictifs, mais Robert-Houdin était une star, et tous les magiciens du début du XXe l’avaient lu.»

P. T. Selbit sera donc le premier à matérialiser ce fantasme furieusement dans l’air du temps: c’est aussi dans les années 1920 que s’implante à Londres le Grand Guignol, théâtre parisien connu pour ses pièces courtes et macabres mettant en scène des tortures et mutilations – un genre populaire de l’après-guerre.

Ce que le public londonien découvre ce soir de janvier 1921 ne ressemble pas tout à fait au tour que l’on connaît. Pieds et poings liés, l’assistante disparaît complètement dans la boîte dans laquelle le magicien insère d’abord plusieurs plaques de verre. La découpe est lente, la sciure vole, le spectacle choque et ravit. «Contrairement aux habitudes de l’époque, la boîte n’est ni vernie ni décorée, décrit Jim Steinmeyer. Elle a des airs de cercueil, contrastant avec le magicien en smoking qui commente le tout calmement. Le public ne sait pas s’il assiste à un numéro ou à un crime!»

Appel à suffragette

Un autre élément marque les esprits: c’est une femme, une assistante élégamment permanentée, qui grimpe dans la boîte. «Les magiciens avaient plutôt l’habitude de faire appel à des membres de leur famille», précise Jim Steinmeyer. Un choix pas si anodin en ce début de XXe siècle marqué par la lutte des suffragettes pour l’égalité des sexes. La mise en scène évoque les images, alors omniprésentes, de militantes nourries de force après des grèves de la faim.

Plus qu’un acte misogyne, Jim Steinmeyer y voit un coup marketing, une provocation. Le magicien invitera même publiquement Sylvia Pankhurst, célèbre suffragette, à se faire scier par ses soins. «Elle ne donnera évidemment pas suite, mais Selbit savait que l’offre ferait la une des journaux, à raison.»

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Un succès qui ancrera durablement la figure de l’assistante court-vêtue et souriante. «Au-delà de l’aspect pratique d’une corpulence souple et légère, elle incarnait le glamour dans un monde essentiellement masculin, note Jim Steinmeyer. Beaucoup ont adopté ce cliché de la femme soumise et mise en danger sur scène.» Ce n’est qu’à la fin des années 1980 que des magiciennes, à l’image de l’Américaine Dorothy Dietrich, se mettront à leur tour à couper des hommes en deux.

Scie circulaire

P.T. Selbit n’attendra pas aussi longtemps avant d’être imité. Aux Etats-Unis, l’illusionniste Horace Goldin propose sa propre variante de la femme coupée en deux dès l’été 1921: la tête et les pieds dépassent des deux côtés de la boîte, donnant au spectacle un côté quasi comique. De quoi conquérir le public américain et, bientôt, la concurrence, qui s’en empare. Pour la juguler, Goldin dépose un brevet, affirmant être l’inventeur du tour et interdisant à Selbit lui-même de le présenter outre-Atlantique. De multiples batailles juridiques s’engagent, mais elles ne feront au final qu’inspirer de nouveaux imitateurs, trop heureux d’emmener ce blockbuster aux quatre coins du pays.

Depuis, les revisites se sont succédé, plus spectaculaires les unes que les autres: scie mécanique ou circulaire, boîte transparente, femme coupée en neuf morceaux… les méthodes elles aussi ont varié, du double fond cachant une seconde assistante à l’illusion d’optique. «C’est comme un scénario que chaque magicien adapte à sa sauce pour le rendre unique, note Jim Steinmeyer. Le rythme, en particulier, s’est accéléré. Plus grand monde ne tiendrait devant la longue découpe de Selbit…»

Certains reviennent pourtant aux fondamentaux. C’est le cas de Gianfranco, magicien genevois qui a intégré le tour mythique à son show – version boîte opaque d’où rien ne dépasse. «J’aime bien laisser libre cours à l’imagination des spectateurs. Comme en lisant un livre, ils peuvent imaginer la scène: la personne est-elle découpée, peut-elle bouger, y a-t-il du sang?…» Pour titiller leur curiosité, Gianfranco les invite à examiner le matériel sur scène, puis à tenir les ficelles retenant son assistante. «Je préfère le terme «partenaire»: on l’oublie souvent, mais pour elle, c’est un exercice vraiment difficile!» S’il a préféré une femme «pour le côté cabaret», le magicien assure un rééquilibrage dans la seconde partie du spectacle: il se découpe lui-même.


Covid-19: le blues des magiciens

Un très mauvais tour. Voilà qui pourrait résumer, aux yeux des illusionnistes, l’année écoulée. En sonnant la fin des rassemblements privés, la pandémie les a privés de leurs principaux lieux de travail: mariages, anniversaires, soirées d’entreprise. Alors depuis le printemps dernier, chapeaux et cartes sont au placard – et la situation n’est pas près de s’améliorer.

«Pour les théâtres, on imagine une réouverture possible avec des masques et des sièges espacés. De notre côté, c’est plus compliqué. Certains de mes clients ont été sévèrement touchés par la crise, comme les compagnies aériennes. Investiront-ils dans ce genre d’événements à l’avenir?» Magicien et mentaliste depuis 1999, Christophe Ambre se dit démuni. Toutes ses représentations ont été annulées ou repoussées jusqu’à nouvel ordre, à l’exception de deux shows réalisés via écrans interposés. Une formule affectionnée par les illusionnistes anglo-saxons, qui enchaînent les live streams sur YouTube. Mais pour Christophe Ambre, la magie peine à prendre à distance. «Le tour ne représente que 50% du spectacle. Le reste, c’est l’humain, l’énergie, le lien créé avec le public. Là, les gens se lèvent, vont prendre un verre d’eau, ce n’est pas pareil.»

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Plus que la perte financière (compensée en partie par les APG), c’est ce manque de contact qui pèse sur le moral. «Nous, qui passons d’habitude d’une soirée de boîte à l’autre, bougeons beaucoup, nous retrouvons tout à coup isolés, estime Christophe Ambre. Et c’est paradoxalement un métier très individuel: nous n’avons pas de collègues de bureau! Beaucoup de mes confrères sont en dépression ou font des crises d’angoisse. Cette absence de perspectives est difficile à vivre.»