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Yaël Hayat: «Je dirais de ce roman qu’il est le trait d’union entre mon adolescence et ma vie d’avocate. Il m’a éveillée à la marginalité à travers Meursault, cet homme qui ne se conforme à aucune attente.»
© David Wagnieres

«Le livre de mes 15 ans» (6/6)

Yaël Hayat: «J’ai toujours envie de défendre Meursault, le héros de «L’Etranger»

A 15 ans, l’avocate genevoise découvre Albert Camus. L’auteur de «L’Homme révolté» change sa vie. Il lui enseigne à chérir la justice comme «chaleur de l’âme» et à ne pas craindre le commerce des ombres

Souvent, elle offre des livres à «ses détenus», c’est l’expression qu’elle utilise, comme un médecin dirait «ses patients». L’avocate genevoise Yaël Hayat est animée de ce feu-là, elle défend les Raskolnikov, les Lady Macbeth, les Jean Valjean, les Gilles de Rais d’aujourd’hui. «Sacerdoce», dites-vous. Passion de nos ombres, plutôt. Et du verbe qui permet de les apprivoiser, de marteler que tout crime nous regarde.

Pour le plaisir de piquer, sur la terrasse du Slatkine – ce bistrot genevois où le livre fraie avec la vodka ou la limonade, selon l’humeur –, on lance: «En somme, vous êtes la spécialiste des causes indéfendables.» Yaël Hayat se rebiffe: le plus irréductible des criminels a droit à son héraut, à l’ardeur d’une intelligence qui débroussaille, déchiffre, éclaire.

Sur la table, L’Etranger d’Albert Camus. L’histoire de Meursault qui ne pleure pas aux funérailles de sa mère et qui tue plus tard, comme par inadvertance, un Arabe, sur une plage éclaboussée de soleil.

Le Temps: Pourquoi «L’Etranger»?

Yaël Hayat: Je l’ai lu à l’âge de 15 ans et il ne m’a plus lâchée. Je dirais de ce roman qu’il est le trait d’union entre mon adolescence et ma vie d’avocate. Il m’a éveillée à la marginalité à travers Meursault, cet homme qui ne se conforme à aucune attente. S’il est condamné à mort, c’est parce qu’il ne joue pas le jeu que la société et l’appareil judiciaire voudraient lui imposer: il ne pleure pas à la mort de sa mère, il est détaché de tout jusque devant ses juges, il est ailleurs.

– C’est grâce à Meursault au fond que vous êtes devenue avocate?

– Ce serait réducteur de l’affirmer ainsi. A 15 ans, je voulais être comédienne, j’étais bouleversée par les tragédies classiques, les tournures flamboyantes de Corneille, l’harmonie sidérale de Racine. Le théâtre est une passion. Après ma maturité à Lausanne, j’ai hésité entre deux métiers: psychiatre ou avocate, deux voies cousines pour toucher à nos failles, à nos imperfections. L’Etranger et Meursault m’avaient révélé que j’étais sensible à ça, cette part d’énigme que chacun porte. Cet antihéros qui m’a touchée adolescente, j’ai eu envie de le défendre plus tard.

– Mais les Meursault sont rares, non?

– Détrompez-vous! J’en ai beaucoup rencontré, des Meursault, dans les salles d’audience. Et j’ai toujours voulu non forcément les justifier, mais les comprendre.

– Dans quelles circonstances lisez-vous «L’Etranger»?

– Quelqu’un me l’a prêté à l’aube des vacances d’été. Je me suis tout de suite sentie rattachée au monde de Camus, au soleil qui emmaillote et aveugle, à la Méditerranée. Ses paysages sont aussi les miens, moi qui ai des origines tunisiennes. Très rapidement donc, j’ai eu envie de lire tout Camus. Sa pensée, son style, son sens aigu de la justice, sa dénonciation de la peine de mort par exemple ou de l’état calamiteux des prisons m’ont constituée et continuent de m’irriguer.

– Albert Camus est donc votre contemporain capital?

– Plus je le lis, plus je me sens proche de lui. Quand je suis confrontée à la face abrupte de la justice, je pense à ce qu’il en disait. Il la définissait comme «une chaleur de l’âme.» C’est ce qu’elle devrait être. J’aime sa voix aussi.

– Vous l’écoutez souvent?

– J’ai deux versions audio de L’Etranger, l’une par l’acteur Michael Lonsdale, un peu minérale, un peu détachée, comme le personnage de Meursault; l’autre par Camus lui-même qui me touche profondément. On y entend ses origines pieds-noirs, ses petits matins enfumés, son tabac chaleureux. A chaque fois, je suis chavirée. Adolescente, j’avais dans ma chambre une affiche de La Peste, jouée par Francis Huster. La photo était celle fameuse d’Albert Camus, vous regardant de biais, le col de son manteau relevé, la cigarette aux lèvres.

– En quoi la littérature est-elle utile à votre métier?

– Elle est indispensable, voire vitale. Lire François Mauriac, Dostoïevski, Sartre, le tout jeune Edouard Louis récemment et son Histoire de la violence, c’est être au cœur de la bête humaine. Les écrivains éclairent nos souterrains, mettent des mots sur ce que nous ne savons pas nommer. L’été passé, je commence Crime et Châtiment, l’histoire du jeune Raskolnikov qui assassine son usurière et la sœur de celle-ci. Au même moment, j’ai une affaire de double homicide. Dostoïevski a été soudain comme une torche, il a éclairé des impasses, la difficulté d’avouer par exemple. Quand un crime est passionnel, commandé par la jalousie, il est impossible de ne pas convoquer Shakespeare. Que vous vous appeliez Marcel ou Othello, ce sont les mêmes tourments qui vous déchirent.

– A quoi ressemble votre bibliothèque?

– Une jungle de papier. Un perpétuel désordre. Chez moi, les livres débordent de partout. J’ai un besoin physique, charnel du papier. Il me rassure. J’aime les mots. Il n’y a pas un jour où je ne note pas une phrase qui m’intrigue ou m’émeut, dans mon portable, dans mon calepin. Quand j’ai un moment, je revisite ces éclats.

– Que faites-vous des lettres de vos clients, celles où ils vous font part de ce qu’ils attendent de leur avocat?

– Je garde dans des classeurs, ce qui rend fous mes collaborateurs, toutes les premières lettres des détenus, celles où ils prennent contact, où ils dévoilent dans une prose parfois maladroite, ou un dessin, ce qu’ils vivent. Ces mots sont souvent bouleversants. J’ai le désir ardent d’en faire quelque chose, un livre qui serait nourri de tous ces écrits.

– Camus immunise-t-il contre le désespoir?

– Pour moi, oui. Oscar Wilde dit que nous sommes tous dans le même caniveau, mais que certains regardent les étoiles. Albert Camus nous invite à ça, à nous projeter vers les étoiles. Chez lui, la révolte n’est pas négative ou nihiliste, elle est de l’ordre de l’accomplissement. Je ne désespère jamais des êtres.


La phrase de «L’Etranger» choisie par Yaël Hayat: «En quelque sorte, on avait l’air de traiter cette affaire en dehors de moi»

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