Spectacle 

Yaël Hayat et Marc Bonnant, le choc shakespearien de deux ténors du barreau

Deux fortes têtes du prétoire s’affrontent mardi à Genève, au sujet de Lady Macbeth. Où il est rappelé que les avocats sont aussi des acteurs

A quoi servent les matches d’exhibition? A admirer Roger Federer et Venus Williams, loin de la pression d’un tournoi du Grand Chelem. Les joutes judiciaro-littéraires, celles que prise tant l’avocat genevois Marc Bonnant, ont une fonction analogue. Elles permettent au public d’assister à un affrontement entre amis. Beauté du geste, sens du drame: tout est théâtre en cette lice, c’est dire si la fiction engage l’être.

Ce mardi, au Théâtre Am Stram Gram, le procès de Lady Macbeth sentira le soufre. La pénaliste Yaël Hayat défendra, corps et âme, cette Lady souillée, contre le réquisitoire de Marc Bonnant. Au cœur de la dispute, cette question, soufflée par Shakespeare: faut-il imputer à l’écorchée l’assassinat du roi Duncan? Est-elle l’instigatrice de l’infamie commise par son mari?

La bataille sera purement ludique, donc sans merci. Ainsi l’a imaginé Valentin Rossier, directeur du Théâtre de l’Orangerie, qui a fait de ce dialogue en robe le prologue de sa saison d’été – il présente lui-même Macbeth à partir du 27 juin. Mais pourquoi tant d’intérêt pour ce duel? Parce qu’il oppose deux styles, deux tempéraments de comédien, deux conceptions du métier aussi.

La lyrique contre l’esthète

Pénaliste réputée, Yaël Hayat n’a pas besoin d’autre théâtre a priori. «Mais Marc Bonnant fait partie des rares personnes qui vous hissent», explique-t-elle. «A chaque fois que je prépare une plaidoirie, je vais chercher chez Dostoïevski, Shakespeare ou Camus un éclairage sur notre humanité. Pour le procès de Lady Macbeth, je relis la pièce et j’écoute Maria Callas dans ce rôle. Plus je pense à ce personnage, plus il existe pour moi.» Cette dévoreuse de dossiers est une lyrique.

«Si j’aime autant plaider pour des figures historiques ou imaginaires, c’est que cette discipline me distrait noblement, je m’approfondis à travers elle», raconte Marc Bonnant. Sa parole est cavale autorisée, c’est son panache. Il s’évade en esthète.

Attaque contre défense

«Il m’est arrivé de défendre des criminels, mais ça ne m’intéresse plus, reconnaît Marc Bonnant. La défense s’apparente aujourd’hui à une litanie compassionnelle. J’ai le cœur trop sec pour ça. Je rêverais d’un criminel qui revendique son acte. Vous allez entendre Me Hayat, elle va plaider l’enfance malheureuse de Lady Macbeth…»

Mais ce Talleyrand du barreau pourrait bien se fourvoyer. «Je ne vous dévoilerai pas mes arguments, je les réserve comme toujours au jury, s’amuse Yaël Hayat. Je suis viscéralement une avocate de la défense. Mon métier consiste à accompagner des solitudes, à rendre audibles ceux qui ne le sont plus, cela suppose une force d’indignation.»

Actors Studio contre commedia dell’arte

Plaider, c’est interpréter. Mes Hayat et Bonnant possèdent chacun leur style. La première est plutôt Actors Studio. Elle aura ses notes sous les yeux, dit-elle, et elle fera corps avec sa cliente. Vertige de l’identification, avant le pas de côté final, ce qu’on appelle aussi la péroraison.

Le second illustre à sa façon la commedia dell’arte: il aura son canevas, mais ni texte ni horloge à portée de doigts. Il improvisera une partie de son acte d’accusation. Au premier rang, son épouse devrait veiller sur le compte à rebours: chaque adversaire a droit à une demi-heure.

Le conseil des champions

Quelles qualités faut-il posséder pour devenir un grand orateur? «A un jeune avocat, je conseille d’abord de lire, répond Yaël Hayat. Il faut surtout avoir une inclination vers l’autre, et aussi, ce qui va de pair, une incandescence.» «Ce que j’ai appris avec le temps, c’est que la parole est faite de l’autre, poursuit Marc Bonnant. Aujourd’hui, je suis plus attentif à celui à qui je m’adresse, j’ai une parole plus oblative.»

Et à la fin, le gagnant est…

L’âge d’or de la plaidoirie a vécu, selon Me Bonnant. «Nous vivons une époque qui ne jure que par l’authenticité. La grande rhétorique agace, il faut feindre parfois la maladresse pour se faire entendre, se tromper par exemple dans l’utilisation d’un subjonctif.»

«Si nous nous donnons en spectacle, c’est pour défendre un idéal du métier», confie Yaël Hayat. «Après un échec, on est brisé. Pas à cause de la blessure narcissique, mais parce qu’on n’a pas su faire entendre son client. Et pourtant, on finit toujours par revenir au prétoire, comme Sisyphe poussant sa pierre. Il faut imaginer Sisyphe heureux, disait Camus.» Lady Macbeth est entre des mains ardentes.


Le Procès de Lady Macbeth, Genève, Théâtre Am Stram Gram, ma 19h.

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