Yakari, c’est le petit papoose sioux créé en 1969 par le dessinateur Derib (Claude de Ribeaupierre) et le scénariste Job (André Jobin). C’est aussi le héros d’une exposition destinée avant tout aux enfants, mais accessible même aux adultes. Organisée au Château de Penthes à Genève, «Yakari, les Suisses à la rencontre des Amérindiens» met ainsi en perspective, à travers notamment une quarantaine de planches de BD originales, l’histoire et la culture des Indiens d’Amérique. Job, qui a participé à la scénographie de l’accrochage et en a rédigé les textes de présentation, souligne d’emblée que «Yakari n’est pas du tout un western». On ne croise aucun Blanc dans ces histoires, qui datent d’avant la conquête de l’Ouest. «Je ne voulais pas tomber dans ces poncifs de duel au Colt ou d’attaque de la diligence, souligne-t-il, c’est simplement la vie d’un petit garçon dans ses contacts avec la nature et les animaux.»

Les mœurs du carcajou

De fait, ces histoires simples et lumineuses, qui connaissent un succès considérable depuis bientôt cinquante ans, permettent à leurs auteurs de transmettre leurs valeurs, l’amitié, le respect, la tolérance, la justice et la solidarité. Ainsi que, c’était précurseur à l’époque, la préservation de la nature et le respect de l’environnement. C’est aussi une manière de faire de la pédagogie sans l’air d’y toucher: Job se documente énormément, puise des informations dans ses centaines de livres sur les animaux. Chaque scénario évoque une nouvelle espèce et ses mœurs, du bison au castor ou au carcajou. Ce bestiaire constitue le fil rouge de l’exposition, d’autant que les animaux jouent un rôle important dans les mythes indiens. Avec des traductions en 24 langues, Yakari est polyglotte (normal, le petit Sioux a le don de pouvoir parler à tous les animaux), des dessins animés sont diffusés à la télévision et deux comédies musicales font un tabac en Allemagne!

Derib et Job ne sont pas les premiers Suisses partis à la rencontre des Amérindiens. Bernois ou Zurichois, des peintres américanistes du XIXe siècle, à la fois artistes, ethnologues et anthropologues comme Karl Bodmer, Rudolf Friedrich Kurz ou Frank Feller ont parcouru l’Amérique du Nord. Grâce à la collaboration du Musée historique de Berne et le Nordamerika Native Museum de Zürich, certaines de leurs œuvres, souvent saisissantes, sont exposées à Penthes et mis en relation avec divers objets très symboliques de la culture des Indiens des Plaines, à commencer par l’iconique coiffe de plumes d’aigle que tous les enfants d’ici ou presque ont porté.

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Série mystique

D’un château à l’autre, celui de Saint-Maurice, en Valais, présente de son côté un panorama prestigieux du western dans la bande dessinée pour quelques jours encore, jusqu’à dimanche. Yakari ne ressort pas à proprement parler d’un genre qui évoque la période de la conquête du Far West et de l’épopée tragique des guerres indiennes entre 1840 et 1900 environ. Mais les concepteurs de l’exposition, Philippe Duvanel et Jean-Marie Derscheid, n’ont pu résister à quelques exceptions: le papoose sioux, mais aussi le fabuleux Oumpah Pah de Goscinny et Uderzo, hélas détrôné par le succès d’Astérix, apparaissent aux cimaises. Et bien entendu, l’œuvre de Derib, publiée par Le Lombard, qui ne se limite pas à Yakari: le trappeur Buddy Longway et sa femme indienne Chinook ont pris leurs quartiers à Saint-Maurice, de même que la série ethnographique et mystique Celui qui est né deux fois, qui ont largement contribué à faire évoluer l’image de l’Indien sauvage et sanguinaire héritée du XIXe siècle. Car le mythe de l’Ouest, avec ses pionniers héroïques, ses cow-boys, ses outlaws, a commencé à se fabriquer à l’époque même où la conquête se poursuivait, dans la littérature populaire puis au cinéma et, en parallèle, dans la bande dessinée.

De Pratt à Manara

C’est un exploit d’avoir réuni les quelque 150 planches originales réunies à Saint-Maurice, dont certaines jamais ou rarement vues, comme ce sublime Corentin chez les Peaux-Rouges, de Paul Cuvelier (1956). De nombreux documents sont aussi présentés, comme ces fascicules de petits formats des années 50 dans lesquels le western s’est épanoui, souvent manichéen, stéréotypé et anonyme. À l’opposé, dans la catégorie chefs-d’œuvre, trois figures tutélaires dominent la scène: dans le genre réaliste, Jijé (Joseph Gillain), qui a marqué (et formé) toute une génération de dessinateurs avec notamment Jerry Spring, et Jean Giraud, dont la notoriété a surpassé celle de son maître avec Blueberry. Et dans l’humour, Morris (Maurice de Bevere) et son immortel Lucky Luke, l’homme qui tire plus vite que son ombre et qui traque inlassablement les bêtes et méchants Dalton.

Les plus grands noms de la bande dessinée ont passé un jour ou l’autre par la case western: Hugo Pratt, Milo Manara, André Juillard, Hermann, Grzegorz Rosinski, Didier Comès, François Boucq… Le Bâlois Enrico Marini, sur un scénario de Stephen Desberg, a signé une superbe contribution au genre avec L’Étoile du désert, western âpre et violent sur l’incommunicabilité. Même Hergé a fait des incursions dans l’Ouest: dans Tintin en Amérique, son héros fait un détour obligé chez les Pieds-Noirs, et le très oublié Popol et Virginie au pays des Lapinos est un western animalier.

Codes réinventés

Classique des classiques, le western a encore de beaux jours devant lui, si l’on en croit le nombre de dessinateurs des nouvelles générations qui l’abordent, par le biais de l’humour souvent. Ils en réinventent les codes, explorent de nouveaux territoires, le déconstruisent, le fusionnent avec d’autres genres. Lewis Trondheim et Matthieu Bonhomme, Christophe Blain et David B., s’y essaient. Tout comme le Flamand Nix et son héros «qui tire beaucoup moins vite que son ombre» ou les frères Jouvray avec leur irascible Lincoln, qui refuse obstinément la mission dont Dieu, un drôle de type en poncho, veut l’investir (édité chez le Genevois Paquet). Deux Genevois encore prennent des chemins surprenants: Alex Baladi, avec son cow-boy amoureux Malpoilu dans Goudron plumé, ou Frederik Peeters qui travaille sur L’Odeur des garçons affamés, un western moderne et décalé, avec une connotation gay…

Le clap de fin est réservé à Lucky Luke, avec la fameuse case du «poor lonesome cow-boy» chevauchant vers le Soleil couchant qui termine immuablement la septantaine d’albums dessinés par Morris. Un mur est consacré aux multiples variations de cette image culte dont la musique résonne dans nos têtes, mais il faudra galoper dans la vallée du Rhône pour la contempler avant la tombée du rideau.

«Yakari, les Suisses à la rencontre des Amérindiens», Musée des Suisses dans le monde, jusqu’au 31 janvier 2016, de 10h à 17h sauf le lundi, 18 chemin de l’Impératice, Pregny. Ateliers, visites guidées et pédagogiques, voir www.penthes.ch. Conférence de Derib sur son épopée indienne et séance de dédicaces le jeudi 19 novembre dès 17h. Derib signe aussi ce samedi 7 novembre dès 15h son nouvel album, «Le Galop du silence» au Carré d’As, la galerie de son fils, rue du Pont 18 à Montreux.

«Western, la magie du western dans la bande dessinée franco-belge», jusqu’au 15 novembre, de 13h à 18h sauf le lundi et ce samedi jusqu’à 22h, route du Chablais, Saint-Maurice. Informations sur www.chateau-stmaurice.ch ou 024.485.24.58.