Scènes

Yan Duyvendak, agitateur de consciences

Artiste brillant et inclassable, le performeur genevois recevra la palme d'or du théâtre suisse, l’Anneau Hans-Reinhart, vendredi à Monthey. Confidences d’un ultrasensible

L’élégance du cygne. Yan Duyvendak ouvre grand une porte voûtée: il paraît sortir du salon de Truman Capote, l’auteur verni de Breakfast at Tiffany’s. L’artiste genevois vous dépasse du col, dandy à hauteur d’azur, palmes pourtant bien posées sur la terre grasse de nos misères. Un instant, on s’imagine boire un thé à la bergamote, comme chez Truman, tout en ressassant de sombres histoires, de celles qui barbouillent les songes.

Yan vous reçoit à l’heure des viennoiseries, rue Chantepoulet à Genève, dans un appartement boîte à chaussures, style Manhattan des années 1950, le bureau de sa compagnie. C’est sur ce canapé vert nuit qu’il repose ses ailes, entre une performance à Goa et une autre à Chicago. C’est à cette table que lui et ses complices conçoivent des spectacles phénoménaux, objets qui virevoltent dans la mémoire, tant ils engagent le spectateur, l’idée qu’il se fait de lui dans la jungle de ses contradictions.

Sortir du cadre

Ses pièces portent des noms comme Still in Paradise, The Sound of Music, Please Continue (Hamlet), Actions; elles obligent leur public à sortir du cadre, à revivre en boucle la surprise, le trouble, le plaisir que chacune procure. Pour cette vivacité excentrique, Yan Duyvendak recevra, le 24 mai, le Grand Prix suisse du théâtre/Anneau Hans-Reinhart, au Théâtre du Crochetan à Monthey. Dans l’enveloppe, quelque 100 000 francs, dont il partagera la moitié avec son équipe.

Un anneau pour un hédoniste protestant, comme il se qualifie, pour un pudique qui ne se résout à aucune capitulation, qui veut croire à des floraisons sauvages, même quand le fumier gangrène les idéaux. Il y a de la féerie dans cette palme d’or théâtrale attribuée chaque année par un jury de l’Office fédéral de la culture – qui décerne par ailleurs cinq autres prix.

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L’électricité du réel

L’esprit de Yan Duyvendak? C’était à Chicago, l’autre soir, au Musée d’art contemporain. Il y remontait Please Continue (Hamlet) – cosigné avec Roger Bernat –, soit le procès de Hamlet, ce tordu qui tue par mégarde Polonius, père d’Ophélie. Quelques jours auparavant, la procureure Kim Foxx, une magistrate de couleur, avait scandalisé une partie de l’opinion en décidant d’abandonner les poursuites contre l’acteur noir Jussie Smollett. Ce dernier était accusé d’avoir monté un attentat raciste et homophobe contre sa propre personne.

Hamlet, Jussie Smollett, vedette de la série Empire. Vous ne voyez pas le rapport. Il n’y en a pas, ou alors indirectement. Comme à chaque fois qu’il plante les tréteaux de son tribunal – près de 170 fois depuis 2011 –, l’artiste a convoqué la fine fleur de la justice locale pour que la partie plaignante – Ophélie – et accusée soit dignement représentée. Au bord du lac Michigan, dans les flammes du scandale Smollett, Kim Foxx s’est prêtée au jeu.

Le maître de cérémonie raconte ainsi cette tirade bordée de bruit et de fureur: «Elle a plaidé en faveur d’Ophélie, surveillée du regard par une vingtaine de gardes du corps et une nuée de photographes. Puis elle s’est éclipsée, dans une ambiance électrique, laissant à un collègue le soin de continuer le travail.»

Le plaisir du déchiffrage

Le but de ce simulacre, explique-t-il encore, est pédagogique. «Les gens se représentent la justice comme ils la voient à la télévision et au cinéma. Or la réalité est tout autre, comme on a pu le constater encore une fois à Chicago. L’autre objectif, c’est d’inciter le spectateur à réfléchir comme s’il faisait partie du jury populaire, formé d’autres spectateurs. Il réalise alors combien trancher est compliqué.»

Sur le coussin, Yan Duyvendak a des accès de songerie. Il revoit ces jours où il arrive à Sion avec ses parents. Il a 15 ans, il laisse derrière lui le soleil mouillé de ses Pays-Bas natals et il s’enthousiasme devant cette cité qui joue les méridionales: «Une ville du Sud, j’avais l’impression que c’était la Méditerranée.» Il veut peindre, filmer, modeler les matières et il s’inscrit à l’Ecole cantonale des beaux-arts de Sion. Le soir, il suit des cours de danse, classique, jazz, de salon aussi, tant qu’on y est. «J’étais trop grand pour faire carrière dans le domaine, j’ai manqué Alain Platel, ce chorégraphe qui se fiche de la taille de ses interprètes.»

«Vous étiez comment, enfant?» demande-t-on, avec une délicatesse freudienne. «Mais vous le voyez, l’enfant, je n’ai pas tellement changé», s’esclaffe Yan, avec un rire lavande. «J’étais déjà naïf, c’est une qualité. La naïveté permet de faire le premier pas vers l’autre.» A 20 ans, on en veut toujours plus. Cet ultrasensible a des lacunes, estime-t-il, qui le poussent à s’inscrire à l’Ecole supérieure d’art visuel de Genève. Silvie et Cherif Defraoui, figures de l’art contemporain, lui ouvrent d’autres dimensions, théoriques et culturelles.

Occuper l'espace

A l’époque, la scène n’est pas une perspective à ses yeux. Paris l’inspire. Il s’y installe, espère percer, mais se heurte à la dureté du milieu. En 1995, se souvient-il, il arrête les frais. A Genève, au squat de l’Ilot 13, il ouvre un restaurant avec deux amis. Au bout de quelques mois, ils sont 25 à lustrer les casseroles. Une affaire de bande. Mais, déjà, Yan plane ailleurs.

C’est son corps qui se rappelle à lui. Le désir d’occuper l’espace, d’y projeter des situations qui disposent au déchiffrage, d’y construire des théâtres d’un soir qui obligent à considérer l’envers du décor. «Mon métier? Je suis un être humain qui essaie de parler des modèles de société véhiculés par les médias. La question, c’est comment on survit grâce à ces modèles ou contre eux. Je crée donc des petites machines qui permettent d’en parler ensemble.»

Pense-t-il ainsi changer la vie? Allons, pas de tralala, de rengaines de gala. «Mon travail est fondé sur la notion d’empathie, c’est-à-dire la capacité de se mettre à la place de l’autre.» C’est dans cette optique que, avec l’artiste égyptien Omar Ghayatt et la cinéaste Nicole Borgeat, il a imaginé en 2008 Made in Paradise, qui a évolué ensuite en Still in Paradise.

Des mythologies culbutées

Omar et Yan proposent à une centaine de spectateurs de tirer au sort les fragments d’un discours sur l’Orient et l’Occident. Ils s’affrontent ensuite au milieu de l’assistance, à coups d’anecdotes, d’images, de principes. A un moment, Yan invite un groupe de spectatrices à revêtir le niqab, tout en livrant des témoignages de femmes qui y voient un gage de liberté. C’est ce qui s’appelle un électrochoc.

«On espère toujours qu’en mettant en branle l’empathie, quelque chose se passera. Mais en réalité, on prêche des convaincus. On est entre soi.» L’écorché doux dit cela, mais ne se résigne pas. Avec Nicolas Cilins et Nataly Sugnaux Hernandez, il a fomenté Actions, suite à une immersion d’une semaine dans l’enfer de Calais. A Genève comme à Bordeaux, il a monté des agoras dans lesquelles s’expriment réfugiés et bénévoles. Ils énumèrent leurs besoins et chacun dans la foule des témoins peut proposer ses services. «Certains ont accueilli chez eux des exilés.»

«Mais que représente au fond cet Anneau Hans-Reinhart, Yan?» «Je doute tout le temps de ce que je fais, j’ai l’impression parfois que l’art est dérisoire. C’est donc un encouragement à continuer.» Sur le divan, il parle encore de ses faux pas, de ses chutes, une spécialité, souffle-t-il. Le cygne paraît pataud sur le rivage, mais quand il déploie ses ailes, c’est le monde qui change d’allure avec lui.


Cérémonie des Prix suisses du théâtre, Théâtre du Crochetan, Monthey, ve 24, http://rencontre-theatre-suisse.ch/prix-suisses-de-theatre.html

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