Yan Pei-Ming, à quel âge êtes-vous devenu peintre?

Enfant, je bégayais. Quand on est bègue, on évite de parler, on cherche à s’exprimer autrement. J’ai remplacé la parole par le dessin et la peinture. Petit, je dessinais énormément, puis vers 14 ans, en Chine, j’ai eu l’idée de créer un atelier de propagande. Il m’a d’abord fallu convaincre mon professeur d’arts plastiques au lycée, puis nous sommes partis à la recherche d’un local.

Pourquoi la peinture de propagande?

C’était un prétexte. En échange d’un grand tableau de propagande une fois par mois, ou d’une petite peinture une fois par semaine, j’avais accès à un atelier, de la gouache ou de la peinture à l’huile. Vital, parce qu’à l’époque on vivait à six avec ma famille dans une pièce de 18 m2 – il m’était donc impossible d’y travailler.

Le fait d’avoir vécu ainsi a-t-il joué dans votre envie de faire les choses en grand? Vos toiles sont souvent d’un format monumental et votre atelier à Paris est une usine reconvertie de 2500 m2…

Quand j’étais petit, je rêvais d’avoir un espace à moi, pour pouvoir y travailler. Si je passais devant un grand local, je l’imaginais aussitôt en atelier. Je suis venu en France de Chine très jeune avec ce même rêve. A mon arrivée à l’Ecole des beaux-arts de Dijon, j’ai négocié avec un ami la possibilité d’utiliser un atelier qu’ils partageaient à plusieurs, en face de l’école: pour 100 francs français par mois, l’atelier était à moi, car ils n’étaient jamais là! J’allais y peindre entre midi et deux en semaine et j’y passais mes dimanches.

Vous avez dit qu’enfant, vous «rêviez d’avoir de la grandeur». Comment l’imaginiez-vous?

J’avais envie d’être peintre, sans savoir quel genre de peinture je ferais… ni si cela pouvait être possible. J’ai commencé à y croire après mon arrivée en France.

Vos parents avaient-ils un lien avec l’art?

Non, ils étaient ouvriers. Ma mère avait créé un atelier de femmes qui sous-traitait pour l’usine du quartier. Elle a été tour à tour couturière, brodeuse. Mon père travaillait dans un abattoir de la banlieue de Shanghai, loin de notre domicile. Ce n’était pas facile, il partait à 1 heure du matin pour revenir le lendemain à 11 heures. Il n’arrivait pas à dormir, nous faisions trop de bruit!

Vous ont-ils encouragé à peindre?

Oui, ils craignaient que je ne devienne un voyou, parce que c’est facile d’avoir de mauvaises fréquentations quand on naît dans un quartier malfamé. Cela les a rassurés de me voir peindre. Je sortais rarement, je ramenais mes amis à la maison. Ma mère, prudente, les passait au peigne fin.

Pourquoi avez-vous décidé de venir en France?

Depuis l’enfance, je rêvais de vivre en France, mon oncle maternel habitait Paris. Je suis allé le rejoindre en tant qu’étudiant, sans parler un mot de français, ni connaître personne. Il m’a trouvé un travail dans un restaurant à Dijon, j’ai pu gagner ma vie. Au même moment, je suis entré à l’Ecole des beaux-arts de Dijon et j’ai rencontré Franck Gautherot, Xavier Douroux et Eric Colliard (les fondateurs du centre d’art Le Consortium).

Ce que vous faisiez était très différent de ce qui les intéressait…

A l’époque, ils ne s’intéressaient qu’à la peinture froide, conceptuelle, au minimalisme. Il m’en a fallu du temps pour les convaincre! Quand une école des beaux-arts commence à enseigner la peinture géométrique, c’est la fin (rires).

Xavier Douroux a écrit ces lignes: «La peinture de Yan Pei-Ming, ce n’est pas notre tasse de thé; mais il s’agit d’une peinture forte, c’est une peinture incontournable»…

Oui, c’était en 1987. Plus récemment, après avoir assuré le commissariat de mon exposition L’Homme qui pleure, au Musée des beaux-arts de Dijon (2019), Franck Gautherot m’a avoué que cela l’avait changé: «Avant, je n’aimais pas du tout la peinture avec de l’émotion, maintenant c’est le contraire!»

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C’était l’hypothèse de votre exposition, avec des sujets tragiques et elle s’est vérifiée, plusieurs spectateurs pleuraient lors de l’inauguration… Vous avez dit à cette occasion que «la peinture n’est pas une caresse», la comparant plutôt à la guerre…

Oui, c’est le même engagement. On se prépare à faire la guerre par temps de paix. Pour l’artiste, c’est pareil. L’exposition est un prétexte pour peindre, pour lequel on se tient prêt à saisir sa chance.

Vous avez souvent représenté des figures de pouvoir…

Ce sont des figures justement. Je travaille depuis quelque temps à une série intitulée Jeux de pouvoir. Elle a déjà été montrée avec cinq portraits. Pour ma prochaine exposition, j’y ajouterai quatre portraits: Macron, Boris Johnson, le pape François et Angela Merkel. Et ainsi de suite chaque année…

Que représente le pouvoir pour vous?

C’est un exercice provisoire. Cette série est la constatation d’une époque donnée, dont je représente les figures qui détiennent un pouvoir – détention forcément éphémère. Un jour, Jeux de pouvoir comprendra peut-être 300 portraits… qu’on ne reconnaîtra pas forcément. Combien de personnes illustres sont-elles tombées dans l’oubli? Qui se souvient encore du président qui a précédé Charles de Gaulle? C’est pareil pour les artistes. Victor Hugo reste, mais combien d’écrivains oubliés pour un Hugo à l’œuvre incontournable?

Au Musée Courbet et au Petit Palais, vous aviez choisi de présenter un pendant du Sommeil de Gustave Courbet (deux femmes nues enlacées) dans une toile où figurent deux crocodiles. Est-ce votre vision des femmes?

Non, pas du tout (rires)! Montrer deux autres femmes aurait été trop littéral, alors que le choix de deux crocodiles interpelle. C’est la dimension du couple qui m’a intéressé. Je peins des tigres, des loups par paire.

Vous avez dit redouter que les tigres ne disparaissent un jour…

Evidemment. La puissance de l’homme a rendu leur habitat naturel impraticable. L’omniprésence humaine dans les montagnes, les forêts les a pratiquement tous réduits à vivre en captivité.

Pensez-vous que la destruction de l’habitat des animaux sauvages a pu mener à la pandémie?

Oui, je suis d’ailleurs en train de peindre une toile de 24 m de long avec des chauves-souris…

Pourquoi des chauves-souris?

Le confinement a changé mon projet initial. C’est probablement la façon dont le coronavirus s’est imprimé dans mon imaginaire. Les chauves-souris sont victimes d’une fausse accusation. Elles me fascinent par leur capacité à vivre en bonne santé tout en étant porteuses d’un millier de maladies.

Peignez-vous d’après photo ou de mémoire pour ce projet?

Je vais chercher les images sur internet (j’en ai une centaine), puis je m’en inspire librement, c’est une interprétation.

En parlant de pandémie, la mort est un thème fréquent dans votre œuvre…

La mort est obligatoire – ce qui me fait chier royalement, parce que je n’ai pas envie de partir. J’apprécie tellement de vivre! Le sujet de la mort est éternel: à la fois traitement pictural et réalité à laquelle nul n’échappe…

Rêvez-vous en français ou en chinois?

Je suis si bien intégré en France que je ne sais plus. Cela fait bientôt quarante ans que j’y vis. J’y ai fait mes études; mes amis, artistes ou non, sont ici. Je suis à cheval entre les deux cultures, en me considérant plutôt comme Européen.

En Chine, êtes-vous vu comme un artiste français?

Oui et je me considère comme tel. Mon nom n’a pas changé parce que je suis né avec, mais autrement je suis Français.

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