L’image la plus fidèle de ce à quoi ressemble l’Etat en Haïti consiste à être paralysé depuis des heures dans un embouteillage de Port-au-Prince, au milieu des camionnettes remplies d’écoliers en uniforme, et d’entendre soudain des sirènes rugir au loin. C’est le cortège présidentiel, un ministre ou alors un vague fonctionnaire aux vitres teintées qui n’a pas de temps à perdre; il faut alors se ranger fissa sur les trottoirs inexistants – au risque de se faire emboutir – pour laisser passer la fonction publique. En Haïti, quand l’Etat n’est pas absent, il est essentiellement nuisible. Le dernier roman de Yanick Lahens, Douces Déroutes, s’ouvre justement sur une scène de rêverie dans une artère bloquée, interrompue par le train hurlant des serviteurs du peuple.

On se retrouve à mille lieues de là: un jardin extraordinaire au pied d’une vaste maison de style gingerbread (une sorte de victorien tropical), qui sert de restaurant. Il y a des colibris qui sirotent les fleurs d’hibiscus, on sert des jus frais qui portent le nom de grenadia ou de chadek. On dirait soudain le Sud, on dirait la Caraïbe. «C’est un pays d’expériences extrêmes, on vit cela et juste après, on peut être confronté à la violence absolue», explique Yanick Lahens tandis qu’une feuille immense plane jusqu’à la table. «Une douceur suraiguë», écrit-elle dans son roman; d’une expression qui condense la tension paradoxale de son île.

Périphéries fertiles

Elle a apporté avec elle le plan de son cours au Collège de France, de longues pages raturées, reprises de rouge, où l’on voit apparaître les noms de ses invités: Edwige Danticat, Dany Laferrière, le sociologue Laënnec Hurbon, des amis qui vont parler avec elle de littérature haïtienne, de la place de l’imaginaire colonial, de périphéries fertiles et de centres épuisés: «Un Haïtien moyennement éduqué connaît bien davantage de la France que la plupart des universitaires français ne savent d’Haïti, alors que notre révolution, la victoire d’Haïti sur les forces napoléoniennes, est un moment clé de l’histoire humaine.»

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Yanick Lahens, formée à la Sorbonne, longtemps professeure à l’Ecole normale supérieure d’Haïti, n’ignore pas à quel point la France a pris du retard dans les études postcoloniales et qu’elle a même largement abandonné le champ de la francophonie aux universités américaines: «Il y a un manque d’ouverture patent et j’ai été bien plus surprise quand le Collège de France m’a appelée que lorsque j’ai obtenu le Prix Femina. Je crois qu’il y a aujourd’hui une prise de conscience que l’universel français ne peut plus, seul, faire autorité.»

Le Barbare imaginaire

Elle parle d’Haïti comme d’un miroir tendu, un pays d’hospitalité où la question de la race a été réglée dès 1806 par la Constitution: sur cette île, tout le monde est nègre, même le Blanc. Elle évoque aussi la construction d’un barbare imaginaire, comment il fallait, après cette indépendance conquise par des esclaves, faire de ce peuple un repoussoir pour éviter la contagion aux autres colonies. Toute l’œuvre de Yanick Lahens – à partir de ses premiers romans au début des années 1990 à La couleur de l’aube, à Failles ou à Bain de lune, qui lui a valu le Femina en 2014 – met de la nuance là où l’on n’envisage que les grands traits fauves.

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Plus réaliste que magique, d’une écriture humble et précise, Yanick Lahens rend son humanité à une île qui est souvent décrite comme un théâtre tragique. «Il ne faut pas se laisser envahir par le seul sentiment de la chute. Quand j’ai réédité en Haïti, dans une version plus abordable, mon roman La couleur de l’aube, ce jour-là j’en ai signé 900 exemplaires. Neuf cents. Jamais, je n’ai pu me lever de ma chaise. Si l’on veut parler de ce pays, il faut parler de cela aussi. Cet amour éperdu des mots écrits.»

L’autre jour, par 35 degrés à l’ombre, les étudiants tenaient la file pendant deux heures pour faire leurs emplettes annuelles lors de la Foire du livre de Port-au-Prince. Yanick Lahens y déambulait comme une rock star tant l’aura symbolique de l’écrivain reste ici intacte.

D’un monde à l’autre

Elle a grandi dans cette petite commune perchée au-dessus de Port-au-Prince, Pétion-Ville; la plupart de ses connaissances ne descendent pas dans la capitale sitôt la nuit tombée parce que, dans cette cité ascensionnelle, les frontières invisibles n’en sont pas moins étanches. Yanick Lahens, elle, monte et descend, elle tient à rester mobile malgré les injonctions de plus en plus pressantes à rester à sa place: la grande masse des pauvres d’un côté, les quelques nantis recroquevillés dans leurs réduits. Les romans de Yanick sont le fruit même de cette mobilité: Douces déroutes est un livre choral qui flotte d’un monde à l’autre, de la petite bourgeoisie aux étrangers de passage, des bandits circonstanciels au monde des refusés.

Elle qui a vu sa société se transformer si vite et le vacarme envahir son enfance se refuse à succomber au seul sentiment de la perte. Quelques semaines après cette rencontre, en plein Mondial de football qui est ici la seule religion intangible, le gouvernement annonce une hausse dramatique du prix des carburants. Dans tout le pays, les rues sont bloquées par des barricades, les pillages se multiplient; pendant plusieurs jours, Yanick Lahens reste cloîtrée chez elle.

On a le sentiment de voir son livre prendre vie, elle envoie un message par téléphone: «Oui, là, les déroutes ont cessé d’être douces. Et mon roman est prémonitoire mais ce n’était pas difficile. Au-delà du délitement ou de l’effondrement, je vois chez les jeunes artistes en tout cas une manière de s’accrocher à l’ici et maintenant de la beauté.» Ne pas leur léguer le désespoir.


Roman
Yanick Lahens
Douces Déroutes
Sabine Wespieser, 231 p.