Photographie

Yann Gross bouscule les clichés

L’artiste lausannois signe la troisième édition du «Temps» dédiée à la photographie. Une œuvre végétale, bien moins lisse qu’il n’y paraît

Un troc qui vaut la peine. C’est ainsi que Yann Gross qualifie sa participation à la collection photographie lancée par «Le Temps» il y a un an, après Delphine Burtin et Matthieu Gafsou. «'Le Temps' est l’un des rares journaux en Suisse romande à offrir une vitrine pour la culture, à donner une place si importante aux arts visuels, au cinéma, à la musique. Au-delà d’être flatté d’avoir été choisi, il m’a donc semblé important de m’impliquer pour soutenir ce journal qui parle de nous, artistes, et fait que l’on peut toucher un plus large public avec nos œuvres.»

Travail sur la région amazonienne

Yann Gross est un garçon réfléchi et engagé. L’image qu’il offre à nos lecteurs en est une autre démonstration (lire ci-contre). Elle s’inscrit dans la lignée du travail poursuivi de 2011 à 2016 sur la région amazonienne. En 2008, le Lausannois travaille à un programme de reforestation au Brésil pour son service civil. Là, il rencontre des indigènes qui «faisaient du fitness, regardaient la télé et buvaient de l’alcool comme nous, mais passaient leur temps à regretter leur identité perdue à cause des Blancs».

Cette réflexion est le point de départ de son projet Le Livre de la jungle, récemment édité en trois langues chez Actes Sud, Aperture et RM, et exposé aux dernières Rencontres photographiques d’Arles. S’y croisent un enfant avec une carapace de tortue sur la tête, une cascade menacée par l’industrie, un perroquet bigarré ou une Miss «Confraternité amazonienne», dont la récompense tient en un traitement orthodontique et une opération chirurgicale. Les images racontent une histoire, délivrent des fantasmes, les légendes assènent une réalité.

Exclusivité avec le «National Geographic»

La série est à découvrir en ce moment au Centre culturel suisse, à Paris, et dès la semaine prochaine à la Galerie Bärtschi, à Genève. Surtout, elle sera publiée dans toutes les éditions du National Geographic début 2017. «J’ai signé une exclusivité avec eux car ils paient huit à dix fois plus que les autres magazines et parce que c’est le meilleur endroit pour médiatiser ce travail», admet Yann Gross.

Le questionnement identitaire est au cœur de tous les projets du trentenaire, depuis sa collection de barbus helvétiques alors qu’il étudie encore à l’ECAL jusqu’à Horizonville, magnifique série sur l’Amérique made in Valais qui sera exposée au Musée de l’Elysée et le fera nominer au Prix Découverte des Rencontres d’Arles en 2011. Citons encore Kitintale, travail plus récent sur les skateurs ougandais, récompensé au Festival international de mode et de photographie de Hyères.

«La thématique identitaire est omniprésente, aujourd’hui plus encore avec les mouvements nationalistes. Face à la crise générale que nous vivons, les gens ont besoin d’une attache, d’un sentiment d’appartenance, analyse le photographe. Et cela me fascine lorsque le résultat confine à l’improbable ou à l’absurde. Les skateurs de Kampala ont dû se bricoler une identité alors que personne ne connaissait ce sport dans leur pays. La seule vision qu’ils en avaient était des cassettes VHS datant des années 1980-1990. Ils se sont donc mis à porter des bandanas fluos et à imaginer des tricks (figures, ndlr) rares.»

Sentiment d’appartenance

Yann Gross se plaît à débusquer les communautés, bousculer les repères et interroger les sous-identités, toujours avec sensibilité et justesse. «J’essaie d’aller à contre-courant des stéréotypes véhiculés par les médias de masse. Lorsque je travaillais davantage pour la presse, on me demandait quasi exclusivement des portraits de petits paysans de montagne ou de banquiers, comme s’il n’existait pas d’entre-deux en Suisse.» Et lui, où plante-t-il ses racines? «Je suis né à Vevey, mais, à 4 ans, je ne parlais pas français. Mes parents sont Alémaniques tous les deux. Je ne me sens pas profondément de quelque part, ni Suisse alémanique ni Romand. Et tant mieux sans doute.»

Le blond aux yeux noisette ne se sent même pas vraiment photographe. Tout a commencé au hasard d’un cours dispensé par un professeur de collège. «Ce qui m’intéresse, c’est de me documenter et de raconter des histoires. La photographie est un bon outil pour se faire la main, mais je n’ai pas envie de rester bloqué sur ce médium.» Le Lausannois évoque un workshop avec Werner Herzog à Munich l’an passé, la rédaction de longs métrages de fiction ou même la sculpture. Mais il n’a pas tiré un trait sur l’Amazonie.

«J’ai envie de poursuivre mes recherches»

«J’ai créé beaucoup de choses là-bas et j’ai encore envie d’explorer. Je ne suis pas une machine à produire des séries, je ne vais pas quitter le Brésil pour m’embarquer au Népal. Disons que j’ai terminé le tome I! Ce sujet m’a poussé à davantage m’intéresser aux plantes et à la biodiversité, j’ai envie de poursuivre mes recherches sans me limiter à une zone géographique.»

Depuis dix ans, Yann Gross travaille également à un projet sur les avalanches. Pour mieux l’appréhender, il a songé à devenir pisteur. Une question de défrichage encore.


L’arbre qui cache la forêt

C’est une jungle dense, qui fourmille de détails. L’œil glisse sur un tronc, s’attarde sur une feuille, escorte une liane. Il cherche l’animal tapi dans un coin. La vue a été prise dans la zone de Buena Vista, le long du río Arabela, au Pérou. Elle évoque les tapisseries exotiques du début du XXe siècle. Mais ce serait méconnaître Yann Gross.

Le noir et blanc, pour une dimension intemporelle

«Je la vois comme un rideau qui cache autre chose. Il y a une controverse juste à cet endroit-là. Une compagnie pétrolière française s’y est installée malgré les protestations d’ONG et d’anthropologues qui assurent que des tribus non répertoriées y vivent en isolement volontaire. Ce sont deux visions du monde qui s’affrontent: développer l’extraction des ressources ou préserver l’environnement. L’Amazonie est depuis longtemps tiraillée entre ces enjeux», explique le photographe. L’image est en noir et blanc, manière d’apporter une dimension intemporelle au questionnement.

Et pour appuyer le propos, Yann Gross a pensé un mode de tirage bien particulier. Il a commandé un papier fait à la main à partir de résidu de canne à sucre. «On présente souvent la canne à sucre comme un produit écologique et son papier comme préservant les forêts car il n’est pas tiré du bois. Or la canne à sucre est l’une des principales causes de déforestation au Brésil, pour la production de biocarburants et de produits agroalimentaires.»

Renvoyer aux premières images de l’Amazonie

Puis l’artiste a sollicité un imprimeur japonais spécialiste du collotype, ce procédé inventé à la fin du XIXe siècle et très utilisé pour la production en masse de cartes postales.

«C’est une gravure sur plaque de verre. L’absence de trame offre des dégradés de noir très importants, souligne le Lausannois. Mais j’ai surtout opté pour cette technique ancienne car elle faisait écho aux premières images connues de l’Amazonie, tirée d’une visite consulaire dans le río Putumayo – situé dans la même région que le río Arabela – afin de vérifier quel traitement était réservé aux indigènes dans les exploitations de caoutchouc.»

La photographie proposée pour la collection du Temps se nomme Buena Vista et chacun y mettra le sens qu’il veut.

(C.ST.)

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