/avant-garde romande (2/6)

Yann Gross, photographe immergé

Le Vaudois est nominé pour le Prix Découverte des Rencontres photographiques d’Arles, décerné ce samedi

Ce matin, il a rendez-vous avec Ursule. Un bouc mohair qui avait posé pour lui quelques mois plus tôt, aux côtés d’une jolie mannequin. Yann Gross avait promis de revenir montrer la série réalisée pour le Festival de mode et de photographie d’Hyères. Jeune homme bien élevé, il tient parole. Patricia, propriétaire des lieux et des chèvres, tourne les pages du catalogue. Une robe légère et une oie blanche. Un requérant d’asile avec un yak, sapes ancestrales et ultra-contemporaines. Une fille sur un chameau, un type sur un boguet. Patricia rigole et s’extasie.

Viennent ensuite les clichés d’autres artistes, très conceptuels. «C’est spécial», dit la dame. Yann Gross concède, toujours gentil. Puis s’enquiert du troupeau; comme il n’avait pas les moyens de rémunérer Ursule l’autre fois, le Vaudois a proposé de photographier gracieusement l’élevage. On lui demande des «portraits expressifs», qu’il tire avec application.

«J’ai remporté le concours du Festival d’Hyères en 2010, et cela impliquait que je réalise un travail sur les vêtements de jeunes stylistes pour l’édition suivante. Je ne suis pas un photographe de mode, j’ai refusé d’aller en studio et opté pour cette mise en scène avec des animaux. Je voulais créer un univers un peu fantastique et exotique ici, chez moi», explique le presque trentenaire.

L’exotisme à la maison, c’est un peu sa marque de fabrique. Des clichés qui tournent autour des questions d’identité et de territoire, de communauté d’ici et de coutumes de là-bas. La série qui l’a fait connaître, Horizonville, joue de cela plus que toutes les autres. Actuellement exposée à Arles, elle met en scène les «cow-boys» de la vallée du Rhône. En 2007, Yann Gross accroche une remorque à sa vieille mobylette, s’achète des tee-shirts «avec des Indiens dessus» et sillonne trois mois durant les routes du Valais, à la recherche du fantasme américain. Bikers, amateurs de soirées country, propriétaires de camions bariolés et de caravanes se laissent approcher par le garçon au vélomoteur. Le résultat, publié dans un livre, est stupéfiant, les repères bousculés; est-ce aussi cela, le Valais?

Auparavant, Yann Gross s’était intéressé aux clubs de barbes alémaniques et aux catcheurs des salles communales de campagne. Tenues de super-héros sur fond de désœuvrement rural. Décalage encore. «J’aime travailler sur les périphéries et voir la manière dont les gens essaient de dynamiser leur quotidien. Ces catcheurs ne sont pas vraiment au meilleur endroit pour pratiquer leur sport, ils n’ont pas vraiment le bon gabarit, mais ils le font quand même et sont heureux», s’enthousiasme le photographe.

Kitintale, projet en cours, est encore une histoire de transposition, de personnages et de décor qui s’entrechoquent. Depuis 2008, le Chexbrien accompagne la création d’un skate-park en Ouganda – le premier d’Afrique de l’Est, ravi d’assister à la naissance d’une culture. Il en a tiré des portraits d’adolescents fiers de poser la planche à la main. Yann Gross a voulu les mettre en scène sur la terre ocre de leur quartier, plutôt que sur le bitume de leur rampe. Les garçons sont devenus ses «potes», il les aide à trouver du matériel et les emmène tâter le goudron du centre de Luanda.

«Il empoigne ses sujets avec un engagement radical et entier, une vraie générosité, souligne Pierre Fantys, qui fut son professeur à l’ECAL. Son regard est toujours juste, jamais de haut en bas, qu’il photographie un motard, un Ougandais ou un mannequin. Il met tout le monde au même plan, sans sensiblerie ni exotisme; c’est une belle façon de regarder le monde.» Les personnages, généralement de face, figurent au centre de la photo, sur un fond légèrement délavé.

Pour chacun de ses sujets, l’artiste prône l’immersion. Le skate, qu’il adore, lui a sans doute coûté moins que les tee-shirts indiens. Travaillant depuis sept ans sur une série de photographies d’avalanches, il aspire à devenir patrouil­leur pour figer les coulées de plus près. «La photographie permet d’approcher des univers qui me seraient fermés autrement, c’est un outil pour interagir avec les gens. C’est cet aspect-là qui m’intéresse; je n’aime pas la photographie plus que cela. J’ai d’ailleurs fait beaucoup de graphisme et d’illustration auparavant», admet Yann Gross, désormais enseignant à l’ECAL.

Ses parents, tous deux Suisses alémaniques, l’espéraient banquier, lui se voyait faire du skate ou du snow. La photo l’a happé, au hasard d’un cours dispensé par un professeur de son collège, à Vevey. Et, s’il dit aujourd’hui «ne pas l’ai­mer plus que cela», elle lui vaut de nombreux honneurs: une distinction au festival veveysan Images en 2006, lauréat 2008 de Photo­España, gagnant à Hyères l’année passée… Une nomination, surtout, pour le Prix Découverte des Rencontres d’Arles*. Quarante mètres d’exposition dans la grande halle. Une consécration? «Une manière de conclure le travail d’Horizonville, peu exposé. C’est un honneur de bénéficier d’une exposition individuelle là-bas, avec une production payée qui plus est. Cela m’offrira peut-être de nouveaux débouchés mais, au final, le public ne retiendra que le nom du vainqueur», constate le jeune homme, un peu amer. Il concourt avec 14 autres talents, proposés par des responsables d’institutions internationales.

C’est Sam Stourdzé, directeur du Musée de l’Elysée, à Lausanne, qui a glissé son nom entre deux autres (lire LT du 04.07.2011): «Yann Gross dispose à la fois d’un regard et d’un projet, ce qui est rare. Sur la forme, il maîtrise la couleur, la composition et l’editing. Sur le fond, il questionne le territoire, son quasi-détournement par des communautés. Je parlerais d’anachronismes géographiques, si l’on peut dire. Cette démarche s’affirme de série en série et sur différents registres. Pour preuve, le récent travail effectué pour le Festival d’Hyères.»

Retour à Ursule, donc. Si cette série de mode est largement saluée, Yann Gross s’y reconnaît moins. «Pour moi, c’est un travail de commande puisque le sujet – les vêtements – m’a été imposé. Il y en a eu beaucoup depuis le début de l’année, notamment la réalisation de films image par image pour marquer la collaboration Christopher Raeburn-Victorinox. Cela me permet de gagner de l’argent pour travailler ensuite à mes projets personnels, mais je ne voudrais pas qu’il y en ait trop. Il est difficile d’être considéré à la fois comme un bon artiste et un photographe de commande. Je recherche surtout les requêtes ayant un intérêt créatif; je ne fais pas les mariages.»

Les boucs et les chèvres ont fini de poser. Yann Gross promet d’envoyer les clichés. Sur la route du retour, une fusée surgit dans le champ de vision du conducteur. Il braque, freine, descend de voiture et s’élance comme un gamin en direction de la base de lancement. Des élèves et leur professeur lui expliquent qu’ils testent un projectile fabriqué durant les cours. Yann Gross est heureux; il a satisfait sa curiosité, une autre qualité qui fait le bon photographe.

* Rencontres photographiques d’Arles 2011. Yann Gross fait partie des 15 talents pressentis pour le Prix Découverte, qui sera remis le 9 juillet. Une exposition individuelle lui est donc consacrée tout l’été dans la cité rhodanienne. Il a choisi de présenter Horizonville, son immersion américaine en vallée du Rhône. Jusqu’au 18 septembre, grande halle, Arles. Rens. www.rencontres-arles.com

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