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Dans The Jungle Show, Yann Gross expose ses photographies dans une soixantaine de grosses caisses de bois empilées.
© YANN GROSS

Photographie

Yann Gross – et la Suisse – brille à Arles

L’artiste a conçu la plus spectaculaire des cinq expositions made in Switzerland de ces Rencontres de la photographie. Visite guidée

Cinq expositions sur 40; la Suisse est très bien représentée aux Rencontres photographiques d’Arles 2016, plus encore que l’an dernier. Sans compter le «Nonante-neuf», bar-lounge-bibliothèque tenu par Présence Suisse, qui a abrité la soirée d’ouverture – pour laquelle Vaud a offert chasselas et saucisson, Beni Bishof, proposé par Stefano Stoll au Prix Découverte, une projection d’images de Jean-Luc Cramatte, un débat proposé par le Centre de la photographie de Genève, etc. Les mauvaises langues diront que cette visibilité tient au financement d’une partie des expositions par la Confédération, Pro Helvetia ou le canton de Vaud. Sam Stourdzé, directeur du festival passé par le Musée de l’Elysée, réfute énergiquement: «Nous avons des partenaires financiers pour beaucoup d’expositions. Croyez-vous qu’il faille me payer pour exposer Christian Marclay? La Suisse dispose d’un écosystème photographique exemplaire, entre les écoles, les musées, les artistes, les éditeurs… Notre programmation traduit ce dynamisme.» Suivez le guide.

Lire également: «La Confédération investit 1 million par an dans la photographie»

Yann Gross: «The Jungle Show»

Les Rencontres et la Fondation Luma ont lancé l’an dernier un prix de la maquette du livre. Yann Gross en a été le premier lauréat avec son projet amazonien. L’ouvrage, très beau, vient de sortir aux Editions Actes Sud, Aperture et RM; le travail a tant plus que le festival a décidé d’y adjoindre une exposition. Et laquelle! Au Magasin électrique s’empilent une soixantaine de grosses caisses de bois, supports (faiblement) lumineux pour les images et leurs légendes. A l’entrée, une cascade bondissante, un perroquet bigarré et une forêt luxuriante. Juste à côté, une canette ouverte sur de la coke, Miss «Confraternité amazonienne» qui empochera un traitement orthodontique et une opération chirurgicale, une fillette nommée Ampicilline. Nous sommes dans le mythe et sa déconstruction. En suivant le fleuve Amazone, de la cordillère des Andes jusqu’à l’Atlantique, Yann Gross fouille les identités, interroge les clichés. «J’ai travaillé à un programme de reforestation au Brésil dans le cadre de mon service civil en 2008. Les indigènes faisaient du fitness, regardaient la télé et buvaient de l’alcool comme nous, mais passaient leur temps à regretter leur identité perdue à cause des Blancs. Cette réflexion a été le point de départ de mon travail.» Un projet mené entre 2011 et 2015, pour lequel le Vaudois a passé quelque deux ans cumulés en Amérique latine.

Chaque image semble un instantané, une fenêtre rapidement ouverte sur une réalité, mais le texte apporte son lot d’informations, une profondeur et une autre lecture quelquefois. Ainsi, la cascade du début est menacée par un projet hydroélectrique chinois. Les animaux de compagnie, très présents, le restent jusqu’à ce qu’ils soient assez gros pour devenir des repas. Quelques légendes sont imprimées sur les caisses, la totalité figurent sur une passerelle qui surplombe le dispositif. «Yann pourrait parler des heures de chacune de ses photographies. Une image contient toujours une histoire riche. Outre l’idée de l’entrepôt et du voyage, c’est ce que nous avons voulu souligner avec l’utilisation de ces boîtes», note Giona Bierens de Haan, architecte du bureau Repaire fantastique et scénographe de l’exposition. Sont abordés pêle-mêle l’évangélisation, la récupération de terres spoliées, la culture du latex, les traditions qui perdurent ou se perdent, les vieilles légendes, les chercheurs d’or, le sexe…

«Chaque conquête a amené une couche de culture supplémentaire en Amazonie, parfois source d’absurdités. La question du développement est complexe. Nous ne devons pas projeter sur eux ce que nous ne sommes pas; pourquoi un indigène refuserait-il un canot à moteur lui permettant d’effectuer un trajet en trois heures au lieu de quinze? Et pourquoi suis-je incapable de survivre deux jours dans leur forêt?» interroge Yann Gross, précisant qu’il a grandi dans une jungle urbaine.

Christian Marclay

C’est un tunnel au milieu de la Grande Halle. A l’intérieur, 11 écrans et un cliquetis de verre incessant. Christian Marclay s’est filmé dans les rues de Londres les samedis et dimanches matin, tapant et shootant dans toutes les bouteilles et les godets rencontrés. «Là-bas, la culture de la boisson déborde des pubs, surtout depuis l’interdiction de fumer. Je photographie rarement les gens mais leurs traces m’intéressent. Cette pièce musicale est aussi une manière de revisiter la photographie de rue.» Symphonie réjouissante – car il est toujours réjouissant d’improviser une mélodie – et sinistre – au vu de la multitude de détritus abandonnés.

Dans le même registre et à l’extérieur du tunnel, l’artiste présente six vidéos inédites en Europe. Sur chaque écran, un déchet roi. Une paille plantée dans un couvercle de gobelet, un chewing-gum, un mégot ou un coton-tige. L’objet reste, changeant parfois de couleur ou légèrement de forme mais les fonds défilent; comme si la cigarette ou la capsule se promenaient à toute allure dans les rues anglaises. «Je marche beaucoup et je documente tout ce que je trouve. Ce travail compte des milliers d’images montées comme dans un flipbook. La séquence la plus courte comporte 60 clichés, la plus longue plus de 1500. Cela raconte quelque chose de la ville; par exemple les cigarettes sont fumées jusqu’au bout dans les quartiers pauvres et les cotons-tiges, utilisés pour se droguer, ne figurent que dans certaines zones.» Là encore, c’est léger comme un film d’animation et crispant comme des centaines de chewing-gums collés sous la semelle.

Augustin Rebetez: «Musée carton»

Pour promouvoir le futur Pôle muséal lausannois et à la demande des trois institutions concernées, Augustin Rebetez a réalisé un petit musée en carton-pâte. Dans une maisonnette peinte en noir, à l’entrée de laquelle on vous tend un ticket recyclé des fiches d’un psychiatre retraité, des œuvres de Thomas Kirch Korn ou Jack Ometti, une galerie de dictateurs photoshoppés, une vidéo parodiant «Le Cours des choses» de Fischli et Weiss ou un portrait de Mirka par Rodgeur. «Un travail léger, libérateur et parfois à la limite de la vulgarité», estime Augustin Rebetez, qui en a montré une première version à Art Genève. Un travail formidable, estime-t-on.

Dominique Nahr: «Pays brisé»

Coproduite par la Fotostiftung et la Fondation Rivera-Ortiz, cette exposition présente le très beau travail de Dominic Nahr sur le Sud-Soudan, de la Fête de l’indépendance aux civils pris entre les feux des combattants, en passant par la triste salle des archives de l’Etat. Un reportage au long cours de ceux que l’on s’attend plutôt à voir à Visa pour l’image (mais que l’on apprécie à Arles).

Maison d’ailleurs: «Monstres & Cie»

L’institution yverdonnoise affiche sa collection de monstres. Entre tirages de presse, affiches de films et revues, elle dresse une typologie des principaux monstres qui ont peuplé le cinéma des années 1950 aux années 1980: créatures marines, aliens, cyclopes ou grands singes. Pour chacun, le contexte de sa création est évoqué, hélas un peu trop vite. Les méchants invisibles hantent également une grande partie de l’exposition, à travers leurs ombres, leurs mains ou les visages apeurés de leurs victimes.

Rencontres photographiques d’Arles, jusqu’au 25 septembre 2016.

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