Il y a au moins un point commun entre Gaspard Proust et Yann Lambiel. Tous deux se métamorphosent après leur spectacle. Sur scène, c’est costard ou chemise noire. Hors plateau, c’est lunettes (de vue) et survêt’. Dans les deux cas, la star glamour à l’œil de velours fait place à un jeune homme timide au look sportif. Un gentil à qui on colle une bise d’emblée et qu’on interroge sans manière sur les coulisses du métier. Mais le rapprochement s’arrête là. Car, à l’action, Proust est aussi mordant que Lambiel est aimant.

Oui, le satiriste Yann Lambiel carbure à l’attachement. Sinon, comment expliquer qu’il capte si bien les voix et attitudes des 260 personnalités qu’il croque dans son Zapping vertigineux? Cinquante ans de cinéma, télévision, politique et chanson résumés à la vitesse grand V à travers des icônes comme de Gaulle, Dalida, Marchais, Clo-Clo ou l’inénarrable Maître Capello. Lambiel aime les gens et les gens aiment Lambiel. Cette équation était palpable, mardi soir, à l’Usine à Gaz, à Nyon, petite salle chaleureuse où l’artiste présente jusqu’à samedi son nouveau visage «français compatible».

Quoi? Désormais, Lambiel imite de Gaulle et Marchais?! Affirmatif. Et aussi Giscard d’Estaing, Chirac, Sarkozy, et même François Hollande… Presque une trahison de la part de celui qui, pendant treize ans, a fait pouffer la Suisse romande avec ses portraits de Pascal Couchepin claironnant son français du Valais, Micheline Calmy-Rey cachée derrière sa frange balai. Ou encore Brélaz, le souffle politique incarné, Freysinger, le littéraire, et bien sûr Blocher et sa lointaine parenté à peine esquissée avec un certain Hitler… Treize ans où le virtuose à l’oreille affinée a sévi sur La Soupe, émission satirique de La Première, dont il était un tel pilier que sa décision de la quitter a entraîné la suppression du programme en juin prochain. «Pourtant je ne représentais que 10% d’antenne», se défend Yann Lambiel.

Certes, mais sans imitateur, La Soupe perd toute sa saveur… «C’est exactement le problème, relève l’artiste. En Suisse romande, je n’ai pas de concurrents, ça me manque. A presque 40 ans, je devais me frotter aux imitateurs québécois ou français. D’où cette idée de spectacle-zapping qui revient sur tous les moments marquants des chaînes françaises ces cinquante dernières années. Avec cette création, je peux tourner à l’étranger et voir ce que je vaux.»

C’est ainsi, Yann Lambiel, installateur sanitaire né à Saxon en 1973 qui a d’abord cru à la chanson avant de découvrir son talent de super-copieur, ne veut plus être l’enfant chéri de la Romandie. Il veut aller à Paris et partout en province, voir s’il peut faire aussi bien que Proust et Recrosio. Pas de regrets au moment de bouder le Conseil fédéral et La Soupe dominicale? «Non, vraiment. Mon fils entre à l’école l’année prochaine et je veux passer les dimanches avec lui. Et surtout, trouver le profil imitable d’Alain Berset demande une énorme énergie que je n’ai plus envie de mettre dans ce type de défi.»

Que le public se rassure, Yann Lambiel a conservé toute sa fougue cependant. Dans Zapping, une heure vingt d’inventaire people de 1962 à 2012, l’imitateur enchaîne a cappella répliques-cultes, chansons phares, séquences collector sans une seconde de répit. Décoiffant. Et assez stressant, puisque le spectateur est soumis à une sorte de quiz géant où il s’agit de reconnaître chaque personnalité en un instant. «C’est clair que tous les spectateurs n’ont pas les mêmes références, note l’artiste. Les plus de 60 ans s’éclatent sur les évocations des années 60-80, mais les chanteurs de la nouvelle génération leur passent complètement par-dessus la tête.» Pareil pour les jeunes qui n’ont pas les codes de la TV d’hier.

Reste la performance vibrionnante de l’acteur qui se dépense comme un athlète. A propos, à part Zidane et son célèbre coup de boule en 2006, aucun sportif n’est évoqué dans son Zapping. «Je n’aime pas le sport et même si j’ai bientôt 40 ans, je ne suis pas près de m’y mettre», sourit-il.

Par contre, Lambiel aime les chanteurs et les comédiens. Hilarantes, ses imitations de Joe Dassin, Brassens, Johnny, Florent Pagny et Dalida. Savoureux, ses croquis de Depardieu, Galabru, Coluche, Peter Falk alias le lieutenant Colombo ou encore Luchini face à l’animateur Marc-Olivier Fogiel. Ces séquences sont si prenantes qu’on souhaiterait qu’elles durent un peu. Lambiel arrive même à nous faire aimer les Teletubbies, c’est dire… D’ailleurs, son inventaire secoué fait un drôle d’effet. On est souvent attendri, quasi blet devant cette évocation minute du passé. «C’est l’effet revival, commente l’auteur du trouble. Chaque spectateur a son souvenir de prédilection, son moment d’émotion, son parcours personnel à travers toutes ces années.» Effusions contrôlées cependant: le rythme effréné du spectacle ne permet pas de se pâmer.

Zapping, Yann Lambiel, Usine à Gaz, Nyon, jusqu’au 26 mai, 022 361 44 04, www.usineagaz.ch

C’est ainsi, Yann Lambiel, né à Saxon en 1973, ne veut plus être l’enfant chéri de la Romandie