Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Yann Lambiel: «Moi, je veux juste faire marrer, pas exécuter.»
© Thomas Masotti

Le rire de l’autre (1/5)

Yann Lambiel, le grand show à la française

Brélaz, Leuthard ou Constantin: fort de 20 ans de carrière, le Valaisan est devenu maître dans l’art d’imiter les Suisses. Pourtant, c’est en découvrant les émissions du Français Patrick Sébastien qu’il a eu le déclic. Plus jeune, il rêvait alors de mêler rire et paillettes

Qui fait rire ceux qui nous font rire? Du 9 au 16 juillet, cinq humoristes romands racontent leurs modèles et leurs sources d'inspiration dans «Le Temps»

En le voyant déambuler dans les rues pavées de Morges, on se dit que l’humoriste valaisan est dans son élément. En t-shirt et veste de survêt, Yann Lambiel répond nonchalamment au salut de quelques passants, qui le connaissent bien, avant de s’installer en terrasse devant un chocolat chaud. Et de louer, avec la commerçante d’à côté, les charmes de cette ville qui l’a adopté il y a dix-huit ans: son bord du lac, sa buvette estivale mais surtout sa précieuse tranquillité, pour lui qui officie sous les projecteurs romands depuis deux décennies.

Méfiez-vous pourtant: derrière ses allures de vedette calme et discrète, l’imitateur est un amoureux des paillettes. D’aussi loin qu’il s’en souvienne, Yann Lambiel vit pour le spectacle, celui qui déménage. Alors qu’adolescent, il s’essaie pour la première fois à la scène en tant que batteur dans un groupe, il «s’emmerde un peu» derrière ses cymbales. Pareil lorsqu’il poussera la chansonnette, remportant même la Médaille d’or de la chanson de Saignelégier en 1994. Ou encore lorsqu’il reprendra des sketchs de Coluche pour animer ses premières soirées privées dans la Vallée: c’est simple, il lui faut plus d’animation, plus d’éclat, un show «à la Cloclo», quoi.

Claquettes et politique

Alors quand il découvre les émissions de Patrick Sébastien sur TF1, le jeune Lambiel est ébloui. «Elles rassemblaient tout ce que j’aimais: des parodies, de la danse, des stars qui se déguisent, des politiciens aussi. Même Chirac est venu y faire des conneries! Il y avait à la fois le côté satirique, les solos de guitare et des moments plus tendres…»

En 1992, l’animateur-imitateur français au veston bleu et au sourire goguenard est de passage à Conthey. Son spectacle façon cabaret, qui «fait pleurer et rire», laisse à Yann Lambiel, 20 ans à peine, un souvenir impérissable. Tout comme Patrick Sébastien avait abandonné une potentielle carrière de policier, le Suisse lâche son boulot d’installateur sanitaire. C’est décidé: il deviendra humoriste aux multiples casquettes, moins imitateur qu’artiste de music-hall mêlant les genres. «En fait, ce qui m’intéressait, c’était de faire faire des claquettes à Couchepin et jouer du xylophone à Adolf Ogi!»

Car le natif de Saxon ne tardera pas à se frotter à la politique. Mais alors que Patrick Sébastien chambre les hommes d’Etat devant les caméras, Yann Lambiel, lui, préfère les singer sur les ondes. En 2000, il intègre le casting de La soupe, émission satirique diffusée tous les dimanches sur La Première jusqu’en 2013, où il côtoie des humoristes comme Thierry Meury ou Laurent Flutsch. «Moi qui ne savais pas jusque-là qui était le président de la Confédération, j’ai compris auprès d’eux qu’on pouvait faire rire avec l’actualité.»

Mais pas n’importe comment. Le quadragénaire le précise, il n’est pas éditorialiste. L’humour engagé et incisif, il le laisse à Thomas Wiesel et consorts, se plaçant plutôt en observateur, en «dessin de presse qui parle» et qui relève les incohérences du monde… avec légèreté. Quand il imite Christian Levrat et ses discours creux prononcés dans le nez, les «disons qu’bon» traînants de Constantin ou les inepties endimanchées de Marc Bonnant, c’est toujours bienveillant. «Aujourd’hui, j’ai le sentiment que les gens veulent du sang, on attend des humoristes qu’ils sortent la guillotine pour couper des têtes. Moi, je veux juste faire marrer, pas exécuter.»

Tourner les serviettes

A l’image de Patrick Sébastien, adepte des canulars bon enfant comme Le grand bluff en 1992, qui le voit se grimer pour infiltrer les émissions de ses confrères et jouer au candidat imbuvable, Yann Lambiel n’a aucun complexe à faire dans le populaire. Avec ses one man shows, neuf au compteur, il veut avant tout vendre du rêve, faire passer un bon moment, «comme quand on est dans sa voiture le matin après une mauvaise nuit et qu’on entend une chanson qu’on apprécie».

Alors pour divertir, l’imitateur innove toujours un peu plus. Son spectacle Get Up, en 2015, propose non pas une mais quatre scènes et autant de décors différents. On est bien loin de la sobriété façon stand-up. «Bien sûr, on peut lire du Molière seul derrière son micro. Mais c’est encore plus fort avec les costumes, la lumière…»

… Et la chanson. Un premier amour que Yann Lambiel n’aura jamais délaissé, incorporant régulièrement des medleys dans ses sketchs. Rien d’étonnant selon ses dires, puisque «tous les imitateurs sont des chanteurs frustrés». Le Valaisan l’admet, il adorerait sortir son propre album. Problème: à force de pasticher Renaud, Cabrel ou Céline Dion, il a fini par ne plus trop croire en sa voix à lui. «Si je chante à ma façon et sans trafiquer les paroles, j’aurai l’impression d’être totalement inintéressant.» Alors le showman travaille avec un professeur de chant pour se confronter à son timbre… et à lui-même. Un énorme challenge.

L’intimité camouflée

Tout comme celui de se dévoiler. Ce père d’un garçon de 10 ans n’est pas du genre à parler sentiments ou brosse à dents. Bien moins exubérant et people que son double, Yann Lambiel a plutôt tendance à camoufler l’intime derrière la performance. Mais l’humoriste aime le challenge: il imagine déjà un prochain spectacle axé d’avantage sur le fond et sur l’émotion.

Relever de nouveaux défis, comme l’était Nous, sa première collaboration en duo avec Marc Donnet-Monay, actuellement en tournée, Yann Lambiel y tient. Pour ne pas s’ennuyer mais aussi pour s’assurer une certaine longévité. Celle de Patrick Sébastien fait rêver. «Bien qu’il s’adresse à un public spécifique, il a su se renouveler. Si, comme lui, je suis toujours là à 70 ans, ça me va!»

Lire aussi:  L’un assure, l’autre fissure, et le public adore

Eviter l’étiquette de «ringard» après plus de vingt ans de carrière, rien de moins simple néanmoins. Yann Lambiel anticipe, songeant par exemple à rafraîchir son stock de victimes («il faut bien remplacer ceux qui meurent!») Peut-être l’entendrez-vous donc bientôt imiter Cyril Hanouna, même s’il ne le supporte pas, ou alors Orelsan, dont il apprivoise gentiment le phrasé. Et Patrick Sébastien? Il maîtrise depuis longtemps déjà.


Profil

1973 Naissance à Saxon (VS).

1992 Yann Lambiel assiste pour la première fois à un spectacle de Patrick Sébastien à Conthey.

2000 Il intègre l'équipe de La soupe, émission satirique diffusée sur les ondes de La Première.

2015 Son spectacle Get Up offre au public un vrai show à l'américaine.

2018 Dans Nous, en tournée actuellement, Yann Lambiel relève le défi d'un spectacle en duo avec Marc Donnet-Monay.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps