Performance

Yann Marussich, l’actualité à fleur de peau

Pour les 20 ans du «Temps» et en partenariat avec l'Arsenic, à Lausanne, le célèbre performeur genevois a accepté d’imaginer une pièce unique en lien avec le journalisme. Un superbe présent offert à nos lecteurs, le mardi 11 septembre, à Lausanne, au cœur de la rédaction. Bienvenue!

Quand on le voit nu, le visage placide, immergé dans un bain de verre brisé ou parcouru par une colonie de fourmis, on pourrait facilement imaginer que Yann Marussich vit retiré de la société. Concentré sur son corps et sa respiration, détaché de l’actualité. Pas du tout. Les pièces immobiles et intenses de cet artiste qui vient de fêter vingt ans de performances s’ancrent dans la réalité et sont autant de miroirs tendus au public pour que chaque spectateur évalue son rapport au monde et à la douleur. Parfois, dans certaines propositions, les visiteurs sont invités à agir sur le performeur, en le compressant sous une plaque de plexiglas, par exemple, ou en l’étranglant au sol au moyen d’un treuil. Alors, leurs actions racontent qui ils sont, explique l’artiste basé à Genève.

Mardi prochain, le 11 septembre, en partenariat avec l'Arsenic, à Lausanne, Yann Marussich créera Impression Corps, une performance inédite et unique dans les locaux du Temps, à l’occasion de nos 20 ans. Il ne se soumettra pas à un stress physique et ne demandera pas l’assistance du public. Mais utilisera son corps comme révélateur de contenus puisés dans les archives du quotidien. Du journalisme à fleur de peau.

Le Temps: Pourquoi avoir accepté de réaliser une performance pour «Le Temps»?

Yann Marussich: Parce que je suis intéressé par les journaux et leur manière de raconter, voire de fabriquer un événement. Ici, la coïncidence avec le 11-Septembre ajoute encore un intérêt à ma démarche. Grâce à un procédé photosensible, ma peau va se couvrir de titres d’articles du 11 septembre tirés du Temps, sur une période de vingt ans. Mais, à dessein, aucun titre ne concernera l’attentat des Twin Towers. Déjà, parce que mon 11 septembre à moi, c’est celui de 1973, au Chili, lorsque Allende a été «suicidé» par Pinochet et la CIA. Surtout, parce que je conteste vigoureusement la manière dont les médias occidentaux ont monopolisé la date du 11 septembre 2001 pour lancer une guerre anti-arabe.

Dans quel sens?

Je trouve aberrant que les Etats-Unis soient continuellement présentés en victimes alors que ce sont eux qui ont armé Ben Laden durant la guerre d’Afghanistan. Surtout, on oublie avec insistance que les Américains sont les plus grands génocidaires de l’Histoire. Il suffit de penser aux Indiens, aux victimes du Vietnam et, plus récemment, aux Irakiens décimés par le blocus imposé par les Etats-Unis. De ça, les médias occidentaux parlent peu. Par contre, ils en font des tonnes sur le péril arabe. Je suis sidéré par la méfiance anti-arabe qui est née au moment des événements du World Trade Center. Pour moi, c’est un exemple de manipulation et d’instrumentalisation de l’information.

Cette critique apparaîtra-t-elle dans votre performance?

Je ne dévoilerai pas tout de ma performance, mais oui, la critique apparaît de manière symbolique.

Vos solos travaillent sur l’immobilité et la douleur. Pourquoi explorez-vous ces deux domaines?

L’immobilité est arrivée après avoir beaucoup dansé dans des compagnies ou en solitaire. A la fin des années nonante, j’ai vécu une sorte de crise où j’ai senti que le mouvement n’allait plus rien m’apporter de nouveau. Cela dit, je ne bouge jamais autant que lorsque je suis immobile! C’est particulièrement flagrant avec une de mes premières performances, Bleu provisoire, où mes fluides corporels (transpiration, salive, urine, larmes) sont colorés en bleu et racontent par leur ruissellement hors de mon corps figé son agitation intérieure.

Et la douleur?

Il y a, d’un côté, l’image de la douleur que je propose au public et, de l’autre, la douleur qui paraît m’être imposée. En réalité, je ne m’identifie pas à cette image de la douleur. A travers différentes techniques de méditation, de chi gong et de respiration, je me concentre et, à partir de là, je peux tout supporter. Les clous, les lames de rasoir, le verre, le béton et les autres matériaux avec lesquels j’entre en contact. Par contre, l’image de la douleur opère de manière très variée sur les spectateurs. Quand ils peuvent agir sur moi, certains compatissent et essaient de me soulager, d’autres au contraire testent mes limites et se comportent de manière sadique.

Lire aussi: Yann Marussich, apôtre de l’immobilité

Après vingt ans d’observation, que constatez-vous en la matière?

J’observe que le rapport à la douleur est totalement perverti depuis que la médecine occidentale a décidé de l’éradiquer. La douleur était une initiation. Dans l’éducation, on a supprimé tous les rituels initiatiques qui incluaient une épreuve corporelle et on s’étonne ensuite que la violence ressorte de manière anarchique dès qu’elle en a l’occasion. C’est dans l’ordre des choses que les adolescents éprouvent leur corps pour connaître ses limites. Comme rien n’est organisé par la société, ils se livrent à des rites d’initiation ratés, tels que les drogues, les automutilations ou les tentatives de suicide, et sont parfois totalement désorientés.

Votre solution?

La violence devrait pouvoir s’exprimer et se canaliser dans des cadres définis, comme les arts martiaux. C’est selon moi la seule manière d’éviter les agressions et les passages à tabac arbitraires.

Avec «Traversée», une performance dans laquelle le public est invité à vous tirer au sol au moyen d’un treuil, vous testez le sadisme potentiel des spectateurs…

Oui et les réactions sont subjuguantes de contraste! Je suis donc couché sur le dos, parfaitement immobile, les yeux fermés, et relié à un treuil par un câble de 13 mètres fixé à mon cou que les gens sont libres d’actionner ou non. Avec cette performance créée en 2004, je propose un dispositif qui renvoie le spectateur à sa responsabilité: il a la possibilité de me torturer, mais aussi la liberté de me sortir du rapport bourreau/victime.

Les différences de réaction sont fascinantes. Au Brésil, les gens m’ont détaché, couvert de colliers, caressé et roulé des pelles. Je me suis transformé en poupée sensuelle! Alors qu’en Allemagne, les gens ont saisi mes bras et ont tiré dessus de manière très violente. Mais le pire est arrivé à Sofia. Un spectateur a actionné le treuil ultra-lentement pendant trois heures sans s’arrêter, bloquant petit à petit complètement ma respiration. J’ai cru que j’allais m’évanouir et mourir.

N’y a-t-il pas des assistants pour intervenir quand le jeu devient si dangereux?

Oui et non, car je demande à mes assistants de ne pas se manifester pour que le public soit placé à 100% face à ses responsabilités… Comme dans la vie, le risque zéro n’existe pas! La fonction d’être humain passe avant celle d’assistant.

Sur un plan personnel, qu’avez-vous appris à travers ce travail de détachement et de mise à distance de la douleur physique?

J’ai moins de colère inutile, je m’intéresse plus à l’essentiel. Toutes les pratiques de mon training – la méditation, le chi gong ou le travail sur la respiration – contribuent à transformer les émotions primaires que sont la peur et la colère en énergie positive. Il arrive que des spectateurs très réceptifs et sans jugement vivent cette expérience de libération en regardant mes performances.

Ce qui frappe aussi, c’est que vos performances ne se démodent pas. «Bleu provisoire», créée il y a vingt ans, est un travail toujours aussi puissant. Pourquoi?

C’est lié, je pense, au fait que ces propositions évoquent des thématiques universelles, le rapport à la douleur, à la mort, à la conscience et aux libérations. En restant immobile et silencieux, j’échappe aussi au zapping, à l’anecdote et au récit. Ce sont les spectateurs qui mettent leurs mots sur ce que je leur donne à voir et qui élaborent leur propre histoire. Dès lors, il y a toujours de nouvelles histoires!


Informations pratiques

La performance créée en partenariat avec l'Arsenic, unique et exclusive, a lieu le mardi 11 septembre à 19h, à la rédaction du «Temps», pont Bessières 3, à Lausanne. Le nombre de places étant limité, les inscriptions sont obligatoires sur www.letemps.ch/evenements

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