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Yann Mingard, tailleur de paysages

Le photographe romand expose son dernier travail au Fotomuseum de Winterthour. «Deposit» se penche sur la conservation des patrimoines humains, animaux ou biologiques

Yann Mingard, tailleur de paysages

Portrait Le photographe romand expose son dernier travail au Fotomuseumde Winterthour

«Deposit» se penche sur la conservation des patrimoines humains, animaux ou biologiques

L’Université catholique de Louvain possède la plus grande collection de bananes au monde. Durant le siège de Leningrad, 28 scientifiques enfermés dans l’Institut Vasilov se sont laissés mourir de faim plutôt que de manger les graines de leur prestigieux centre de recherche. L’an passé, des sonnets de Shakespeare et un extrait de discours de Martin Luther King ont été insérés dans une poussière d’ADN, dans le cadre d’une expérience menée à Cambridge. Yann Mingard énonce ces «anecdotes» avec gourmandise. Il les a glanées au cours des quatre années consacrées à la série Deposit, vernie demain au Fotomuseum de Winthertour.

C’est un projet monstre, celui de se pencher sur les patrimoines de l’humanité et les manières de les conserver. Parti dans toutes les directions et jusqu’aux ossuaires de nos églises, le photographe a finalement resserré le propos sur quatre domaines: les graines, les animaux, les humains et les data centers. Il a longuement pointé son objectif sur des récipients de toutes sortes, des échantillons végétaux, des millilitres de sperme, des gouttes de sang, des pièces sans lumière et des murs épais comme ceux des vieux châteaux.

Il en résulte des images sombres et sobres, méticuleuses, dans l’esthétique épurée de Yann Mingard. «J’ai voulu photographier dans le noir, comme le sont ces lieux la ­plupart du temps, abandonnés. C’est quand même génial d’imaginer que l’on stocke du vivant, une graine par exemple, emballé dans de l’aluminium, puis du plastique, posé dans un bunker souterrain fermé par une porte étanche, à une température de – 20 degrés qui est tout sauf naturelle!» relève le Neuchâtelois d’adoption, avec force gestes précis.

Comme souvent dans son travail, Yann Mingard pose des questions. Il énonce, en vrac, le colonialisme et le pillage des ressources du Sud par le Nord (les centres de recherche européens collectionnent les richesses africaines ou d’Amérique latine), l’eugénisme, les cyborgs, les jeux d’influence d’entreprises géantes comme Syngenta (qui finance la conservation des graines), le darwinisme, la toute relative suprématie humaine (Shakespeare dans une poussière) ou l’avenir de la planète. C’est parfois sombre, mais cela ne l’inquiète pas plus outre mesure: «J’ai tendance à croire que tout est cyclique. Des espèces disparaissent, d’autres sont découvertes. La balance se fait», estime le photographe dans un sourire, avant de porter à ses lèvres un thé refroidi depuis longtemps. Attablé dans un café lausannois, à quelques kilomètres du village où il a passé son enfance, Yann Mingard revendique un droit à la lenteur.

Son premier projet a mis neuf ans pour aboutir. Comme tous les autres, il traitait déjà de lien avec la nature, de relation au territoire. En 2001, il suit la frontière de la future Europe «élargie» avec son confrère Alban Kakulya, photographiant toujours vers l’extérieur depuis la ligne limitrophe. Pour légende de leurs clichés, le point GPS indiquant la position de la prise de vue. «Tout ce qu’il y a de plus abstrait et de plus précis», souligne Yann Mingard, le regard doux sous les tempes grisonnantes. Plus tard, il s’intéresse aux animistes d’Asie centrale, soumis à «des paysages violents et dangereux», ou aux traces laissées par les animaux dans les herbes de nos contrées – le magnifique Repaires, édité chez Hatje Cantz. «Je suis un jardinier, aime-t-il à rappeler. C’est la seule formation que j’aie jamais finie. Aujourd’hui, on dit horticulteur-paysagiste; un paysagiste était un peintre du paysage, c’est finalement ce que je fais!»

Yann Mingard, fils d’un ingénieur et d’une mère au foyer, est devenu photographe par accident. Des problèmes de dos l’ont éloigné des arbres et des plates-bandes dont il affectionnait le travail, de ce métier qui a quelque chose de l’enfance – «grimper sur les branches». Très jeune, il s’embarque dans l’humanitaire. Quatre ans à s’occuper des petits «renifleurs de colle» des bidonvilles du Nicaragua. «Je pensais changer le monde, puis j’ai compris qu’à moins de changer les gouvernements…»

Alors c’est le retour en Suisse, l’inscription aux Beaux-Arts de Genève, la sculpture et le land-art. Un Hasselblad dégainé pour immor­taliser les compositions de pierre, un tournant photographique commencé à Managua, au côté d’Alban Kakulya, alors également engagé dans une ONG. Puis le travail au sein de l’agence Strates et pour la presse, assez vite délaissé au profit d’une activité plus conceptuelle. «J’ai besoin de calme et de recul, le reportage ne m’intéresse pas. Je dois intellectualiser la photographie avant de la faire. C’est pour cette raison que mes images sont épurées, à mi-distance entre les traditions latines et germaniques.» De temps en temps, Yann Mingard ­livre encore un sujet à Du ou au Monde. Cette semaine, le Financial Times publie un portfolio de Deposit.

En gestation? Des morceaux de parcs cédés par quelques villes suisses et posés sur des places de stationnement dans le cadre de Lausanne Jardins 2014, comme à l’emporte-pièce. Et un projet tournant – encore – autour de la notion d’archive. «J’aimerais travailler sur des photographies déjà faites. Nous vivons dans un tel fatras d’images! Et quand je vois la richesse des ­documents d’institutions comme l’OMS ou les Nations unies, j’ai envie de plonger dedans», commente le récent quadragénaire.

«Yann a toujours pris garde à ne pas considérer la photographie comme un but en soi mais à ouvrir le dialogue aux autres et aux autres disciplines, afin d’apporter une réflexion plus poussée», considère Alban Kakulya.

A ses étudiants en propédeutique de l’Ecole cantonale d’art du Valais, il enseigne à réfléchir au contenu plutôt qu’à la technique. «Il y a peu de photographes si pertinents en ce moment. Yann Mingard, c’est un statement dans le champ documentaire, note Thomas Seelig, codirecteur du Fotomuseum. Si vous voulez vous illustrer dans le domaine, il faut développer un concept fort. Sinon, comment ne pas être ennuyeux sur tant de mètres carrés?»

Deposit – Yann Mingard, du 8 mars au 25 mai au Fotomuseum de Winterthour. www.fotomuseum.ch Publication aux Editions Steidl, 279 pages.

«Je pensais changer

le monde, puis j’ai compris qu’à moins de changer les gouvernements…»

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