Nouveau chroniqueur chez Ruquier, l’écrivain Yann Moix déboule à la télé, tiraillé entre sa culture hypermnésique et sa boulimie exhibo

De son propre aveu, Yann Moix a mis le curseur haut pour sa première. Il a froncé les sourcils, ouvert le col de sa chemise et sulfaté l’audience avec sa mitraillette à citations. Une fois chaud, il a soliloqué sur «l’impossible comme tumeur du possible», a lâché le mot «consubstantiel». «J’étais stressé, je me suis réfugié dans l’intellectualisme», explique-t-il pour justifier sa prestation de chien savant. «Fallait installer le personnage», insiste le nouveau chroniqueur d’On n’est pas couché, qui promet de suivre les retours de sa nouvelle chefferie. Elle savait à quoi s’en tenir. La berline Moix n’a que deux vitesses: la punchline outrancière ou la logorrhée érudite.

Dépourvu de surmoi (x) et blindé à la franchise exhibitionniste, l’auteur a tant écrit sur lui-même que bien malin sera celui qui dévoilera un bout du Moix qui n’a pas déjà été labouré, par lui-même ou par les autres. Le parti pris le plus courant chez les confrères consiste à vouloir lui casser la gueule à l’écrit. «Ça ne marche pas parce que je ne suis pas détestable. On dit que je suis prétentieux, alors que je suis l’un des mecs les plus modestes que je connaisse. Pour le coup, c’est le truc le plus prétentieux que je puisse dire.»

Il a mille passions, mille éruditions. Ses dispersions sont sa distinction. «Je ne pense pas avoir un QI très élevé, mais j’ai une immense curiosité doublée d’une mémoire extraordinaire qui m’a permis de faire croire à beaucoup de gens que j’étais intelligent.» L’écrivain est un «névrosé de la connaissance». La boulimie – de savoirs, de lectures, d’expériences, de femmes – guide sa vie. Le provincial complexé, l’enfant battu, le puceau romantique, a pris sa revanche: «C’est se rembourser soi-même, alors que la vengeance, c’est faire payer aux autres.» Les scrupules n’ont pas leur place et la cohérence est un boulet. Du Café de Flore aux Grosses Têtes, il a pris tout ce qu’il y avait à prendre. Sauf l’argent, assure-t-il. «C’est mon tort. J’aurais dû en gagner beaucoup plus avec le cinéma. Mais par rapport à ce que touche la majorité des Français, ça me va. Ça suffit à mes trois postes financiers: les voyages, les livres, et les additions des jeunes filles.» Désormais, il touche 1500 euros brut par émission.

On le dit affidé à Bernard-Henri Lévy, son premier mentor. Lui parle de reconnaissance du ventre. Tous ses proches vantent «sa loyauté». Au Figaro littéraire , où il ­a sévi, Etienne de Montety se souvient d’un «docile violent», ca­pable d’inspiration suicidaire, comme cette chronique éreintant Jean-Paul Enthoven, son éditeur. Pour son baptême du feu chez Ruquier, il se tenait plus aux côtés que face à Christine Angot et Michel Houellebecq («deux amis, c’était compliqué»), soutenant sa caste contre les journalistes fouineurs. Dans un récent portrait, Le Monde soulignait sa proximité passée avec Marc-Edouard Nabe. «Comme avec Michel, ils ont voulu me contaminer avec de la merde, en faisant des anachronismes. Jusqu’en 2006, Nabe était lisible. Aujourd’hui, c’est un malade mental, comme tous les antisémites.» En 2007, il publiait Apprenti juif. Dans Naissance, il naît circoncis, on lui impose un prépuce. Son ami Guillaume Erner, descendant de déportés, assure que la Shoah est l’une de ses obsessions existentielles, «même si Yann n’a aucun lien biographique au drame. Il s’identifie instinctivement à la judéité, comme si moi j’étais persuadé d’être un moine tibétain.» Yann Moix se définit comme «juif du cerveau», avant de nous embarquer dans sa vision de la chose religieuse, où le verbe préexiste au monde. La littérature devient la voix de Dieu, Kafka prolonge le Talmud, Dieu, c’est Joyce, mais ça peut aussi être Moix, si jamais il écrit un «grand livre». Il vomit l’athéisme: «C’est remplacer Dieu par soi-même, c’est de l’égo-théisme. C’est Sarkozy qui dit: «Je me suis fait tout seul.»

Chez Ruquier, celui qui n’a jamais voté («si, une fois, en 1988, pour voir, Waechter au premier tour, Chirac au second») jouera, a priori, l’intello de gauche. «C’est rare quand ça m’arrive.» Sa ligne politique défie, évidemment, nos cloisons mentales lambda. Bayrouiste revendiqué (ils partagent la même passion pour Charles Péguy), il vante Mélenchon («c’est celui qui a le plus d’idées»). En 2017, il pourrait voter Juppé («j’aime les hommes providentiels»), ou, si elle se présentait, pour son «amie» Nathalie Kosciusko-Morizet («fidèle lectrice», elle le trouve «curieux, intense et tendre»).

Réputé fou, il apparaît attentionné, assagi, embourgeoisé même. Il a quitté le XVIIIe arrondissement («j’y habitais parce que ça m’angoissait de voir des Blancs toute la journée») pour les environs de l’Elysée. Le queutard compulsif s’est calmé, et en a fait un livre, Une simple lettre d’amour, entre mea-culpa et fanfaronnade. Plus ou moins célibataire, utilise-t-il Tinder? Il dégaine son portable, protégé par une coque à l’image de Péguy, et montre son profil sur l’application de rencontres: «Pour une raison que j’ignore, ça ne marche pas avec moi.»

Son carnet d’adresses est, bien entendu, hors norme. Il cite pêle-mêle Ruquier et BHL bien sûr, mais aussi Jacques Attali («je l’adore depuis que je suis ado, quand je l’ai rencontré c’était comme être devant Casimir»), Olivier de Kersauson, Régis Jauffret ou Fleur Pellerin («on est devenus amis d’enfance en quatre ans»). Pas d’anonymes, le gratin. Contactés, certains répondent dans l’heure. Attali: «Il est venu vers moi comme une groupie. C’est quelqu’un de brillantissime, lucide et libre d’esprit. Qu’il aille chez Ruquier ne le rabaisse pas, ça hausse le niveau.» L’Amiral: «Une capacité formulatoire extraordinaire, un romantisme tout en violence rentrée. Il me rappelle Jean-Edern Hallier.»

On se demande comment il a rencontré Marie-Pierre, une trentenaire de Niort à laquelle il a été fidèle ces trois dernières années avant leur récente rupture. «Je l’ai contactée sur Adopteunmec.com. Je revenais de Corée, et j’ai fait un truc pas bien, limite racialiste. J’ai mis le filtre asiatique.» Il vient de rendre deux manuscrits à Grasset, Terreur, sur la Révolution, et Nord, sur la Corée du Nord, à laquelle il consacre depuis plusieurs années un documentaire. Déchiqueté par la critique à la fin des années 2000, il a entamé sa résurrection avec le Renaudot. «Ça m’a fait un bien incroyable. Plus besoin de crier sur les toits que je suis écrivain. Je l’ai toujours su mais je n’étais pas sûr que les autres le sachent.» Sans cette validation germanopratine, on ne l’aurait jamais vu sur France 2 le samedi soir.