Livres

Yann Moix revisite son enfance

Fiction cauchemardesque ou autobiographie choc? Dans «Orléans», l’écrivain et chroniqueur dépeint des parents maltraitants jusqu’à la monstruosité et un fils qui se sauve par la littérature

Fiction ou réalité? La question se pose de façon douloureuse avec Orléans, nouveau roman de Yann Moix. Orléans est la ville des années d’enfance et d’adolescence de l’écrivain, journaliste et chroniqueur. L’auteur les évoque (ou les réécrit), à la première personne, à travers un dispositif narratif en deux parties.

La première, intitulée «Dedans», autrement dit entre les murs de l’appartement familial, détaille les violences et les humiliations infligées au narrateur par des parents monstrueux; la seconde, «Dehors», autrement dit à l’école, saisit cette enfance à travers le parcours scolaire, les camarades et les premiers émois amoureux. Les mêmes années sont ainsi revisitées en autant de brefs chapitres allant, dans les deux parties, de la maternelle à la classe de mathématiques spéciales.

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Tels que dépeints dans le roman, mère et père infligent des corrections, des humiliations et même de véritables tortures à l’enfant. La mère punit en premier puis en appelle au père pour parfaire ses corrections. Certaines scènes ressortent d’une cruauté démentielle.

C’est la première fois que Yann Moix aborde aussi frontalement «son» enfance dans un livre. Il est allusif dans Naissance (Prix Renaudot 2013), mais celles et ceux qui suivent ce personnage très médiatisé savent qu’il en a parlé, par exemple lors d’un entretien accordé à L’Express, en octobre 2018, ou encore sur la chaîne de radio France bleu, en janvier dernier. A l’exception d’agressions à caractère sexuel, rien ne lui a été épargné, des coups de rallonge électrique à l’ingurgitation de force de ses propres excréments (façon de punir son incontinence).

La littérature comme refuge

Mais qui sont ces parents monstrueux? On le sait à peine en lisant Orléans. Le père est kinésithérapeute et la mère secrétaire. Dans le récit, ils n’apparaissent que dans des scènes d’humiliation et de violences. Le même homme qui passe ses journées à soulager les douleurs de ses patients se déchaîne pour frapper son fils sitôt franchi le seuil de la maison. Et la mère n’existe qu’en chipie prête à toutes les bassesses pour humilier son fils. Comme s’ils n’avaient pas de vie outre celle de parents bourreaux, et n’avaient eux-mêmes jamais eu d’enfance.

Yann Moix, et c’est l’autre versant de ce roman, s’est tôt réfugié dans la littérature. Il aurait remplacé ses parents impossibles à admirer par des héros écrivains dont il s’est entiché et qui l’ont aidé à grandir et à forger lentement sa propre identité d’écrivain. D’un côté, un mépris glacial pour sa famille, de l’autre une admiration sans borne pour Gide, Sartre, Kafka, etc. Cette immersion dans une enfance maltraitée marque par sa relation à la fois intense et précise dans la description de faits parfois insoutenables et par la force de résistance de l’enfant victime, puisant dans l’absolu amour des mots et de la littérature la force de se rêver un avenir.

«Pure affabulation»

Il y a pourtant une difficulté à lire un auteur au moi aussi protubérant, parlant de lui beaucoup, et de tout un peu, dans ses livres, mais encore devant quantité de micros et de caméras. Et surtout, Yann Moix stigmatise ses parents de telle sorte que la véracité des scènes rapportées n’est pas indifférente. Lire sur cette frontière floue entre roman et récit autobiographique implique forcément un questionnement quand l’auteur cloue ainsi ses géniteurs au pilori.

Parlant de «cauchemar de l’enfance […] restitué dans toute sa nudité», la quatrième de couverture semble ouvrir les portes du récit plutôt que celles de la fiction. Or, dans une longue interview accordée à La République du centre, José Moix, père de l’écrivain, ne reconnaît aucun fait de maltraitance et qualifie les violences maternelles et paternelles décrites par son fils de «pure affabulation».

On éprouve aussi un malaise quand on sait que Yann Moix a un frère, Alexandre, son cadet de quatre ans, totalement absent d’Orléans. Ecrivain, journaliste et réalisateur, ce frère a lui-même écrit un roman intitulé Second rôle (Carnot, 2005), qui ne chante pas la même chanson. Alexandre évoque ses relations difficiles avec son frère et les ravages psychologiques que peuvent provoquer les préférences des parents pour un de leurs enfants. Le père devient dans sa bouche «un amoureux de la littérature».

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Et Orléans, enfin, pourquoi ce titre? Les mauvais traitements évoqués ne sont pas emblématiques de cette ville. Un paragraphe semble répondre, qui vaut son pesant de mépris. «Les Parisiens ne comprennent pas la province. Vivre en province, c’est se faire toute une montagne; c’est s’ébrouer dans le sentiment que l’avenir est réservé aux autres, que changer de quartier est une aventure, que rencontrer son destin est une chimère, que devenir quelqu’un est impossible.» Avant de citer une réplique de son père, qu’on dirait presque aussi insupportable qu’un coup, parce qu’elle «incarne la province à elle seule». Le parisianisme issu de la province, comme on dirait «un nouveau riche», voilà peut-être un mal dont Yann Moix n’est pas près de guérir.


Roman

Yann Moix

Orléans

Grasset, 262 p.

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