Roman

Yann Moix sort un livre énorme. Est-ce bien raisonnable?

On se souvenait d’un pamphlétiste germanopratin rempli d’un tas de certitudes. On rencontre un auteur entier, vivant, écrivain par nécessité, anxieux et paradoxal. Il publie un livre qui lui ressemble

Yann Moix sort un livre énorme. Est-ce bien raisonnable?

On se souvenait d’un pamphlétiste germanopratin rempli d’un tas de certitudes. On rencontre un auteur entier,vivant, écrivain par nécessité, anxieux et paradoxal. Il publie un livre qui lui ressemble

Genre: Roman
Qui ? Yann Moix
Titre: Naissance
Chez qui ? Grasset, 1144 p.

Des fois, Yann Moix, quand il est écrivain, se dissimule dans des biographies dont il déborde, raconte d’autres vies que la sienne, tout en parlant de lui aussi. Quand il ne prend pas le prétexte d’un autre sujet que lui-même, il déborde quand même, écrit comme une fontaine, abonde, surabonde, exagère, n’en finit pas de répandre des mots qui parfois, et c’est beau, s’alignent comme les planètes (mais beaucoup plus souvent). Yann Moix publie Naissance comme on accouche d’une galaxie, une pile de mille cent quarante-trois pages que l’on dirait en expansion, apparemment inépuisable, que l’on traverse pourtant volontiers parce que des étoiles y brillent. Parfois, on se surprend à éclater de rire. Dans ce désordre immense, le vide absolu, les gaz et les poussières côtoient quelques trésors d’intensité et leur servent d’écrin. Il faut seulement de la patience quand la densité fait défaut, et se dire qu’un livre peut aussi, c’est un genre, s’écrire par association libre.

Naissance raconte donc Yann Moix, un enfant dont on savait déjà, par un précédent roman (Panthéon, Ed. Grasset), qu’il fut battu par son père à coups de rallonge électrique. Ici, un bébé terriblement laid et fortement indésiré naît déjà circoncis, dans une famille où l’on est catholique de père en fils. Il est «le juif de la famille», différent, biologiquement rebelle, à qui ses parents chercheront à greffer un prépuce. L’enfant, finalement, doit sa survie à la tutelle de Marc-Astolphe Oh, un vendeur de photocopieuses amateur de «Que sais-je?».

Burlesque, excessif, polymorphe, Naissance est le roman de tous les registres, poétique, épistolaire, prosaïque, baroque. Où les corps humains s’expriment dans toute leur infamie, où le nourrisson, les excréments, le sang, le foutre, la sueur et la bile se mêlent en abondancedans le tréfonds des bas instincts.

Yann Moix est-il comme son livre? S’agissant de taille, plutôt non. Au jeu des différences, il apparaît débonnaire quand on l’imaginait acide. Des fois, sa conversation peut rester suspendue à un silence. Il se prend de passion, aime ou déteste sans partage, à l’emporte-pièce, peut-être et tant pis. Pour le reste, disons de l’auteur qu’il confirme en entretien son goût de la digression, parle volontiers d’autre chose que de cette rentrée littéraire, aspire visiblement à s’échapper, et embraye carrément hors sujet.

Samedi Culturel: Alors comme ça, vous rentrez de vacances?

Yann Moix: Oui, enfin, je rentre de Corée. Je vais y retourner, d’ailleurs, dans quelques jours. C’est la septième fois que j’y vais cette année, dont trois fois au Nord. J’adore totalement ce pays, ces gens, leur culture, leur nourriture, et leurs femmes, qui sont les plus belles du monde. Les Coréens sont capables de tout, ils sont excessifs et généreux. Un peuple qui a subi toutes les humiliations, les guerres, les occupations, et qui, pourtant, reste debout et fier, obstiné et sans rancune. J’ai développé une forme d’addiction à ce pays. Toutes mes dernières copines étaient coréennes. Mon prochain roman parlera de la Corée. Dès que je me sens mal ici, je vais en Corée. Je pourrais en parler des heures.

Tout de même, parlons de votre dernier livre. C’est le plus gros de la rentrée. Vous l’avez fait exprès?

Ne vous vexez pas, mais cette question est nulle. La rentrée littéraire n’est pas un concours de bite. Si j’ai écrit ce livre, c’est qu’il y avait nécessité. Tant que j’avais des choses à dire sur ce sujet de la naissance, j’ai continué. C’est une parole qui se poursuit, avant d’être un livre qui s’épaissit. Par ailleurs, dans un livre de mille pages, une digression de vingt pages ne se voit pas. Or j’ai une jouissance du hors sujet. Je peux écrire quinze pages sur Marat, ou six sur Brian Jones. Quand un livre fait deux cent cinquante pages, ce n’est pas possible. Mais un volume comme ça donne une espèce d’impunité, on peut tout se permettre, tout le monde est le bienvenu. C’est comme une soirée qui dure dix jours, on peut inviter beaucoup plus de monde que si elle ne dure qu’un soir. Le roman peut tout absorber. Le lecteur peut-être pas, cela dit.

La naissance, ce n’est pas un sujet anodin. Pourquoi celui-là?

Les gens confondent le fait d’être né et celui d’être sur terre. La naissance, c’est beaucoup plus spirituel que biologique, le lien de filiation est transcendant, les chrétiens l’ont bien dit d’ailleurs. Si on connaissait nos parents avant de naître, on ne viendrait pas forcément au monde. On essayerait parfois de négocier pour aller ailleurs. Je parle pour moi. Sous prétexte que des gens nous ont mis au monde, ils voudraient être considérés comme des parents. Alors bien sûr, comme le mariage et l’amour peuvent parfois coïncider, être géniteur et être parent aussi. Mais pas toujours.

Vous diriez que vous êtes né quand?

Tant qu’on n’a pas la parole, on n’est pas né. Mais attention, la parole, ce n’est pas le bavardage, les lieux communs, ni le discours, ou le commentaire. «Parole» vient du grec paraballein. Para –: à côté. Et – ballein: jeter. La parole, c’est se jeter à côté. A côté de sa naissance biologique. Moi, je suis né quand j’ai commencé à écrire. Quand un enfant vient au monde, on peut voir ce monde comme un simple réceptacle. Mais un enfant, c’est aussi une nouvelle subjectivité qui éclôt. D’une certaine manière, chaque enfant met le monde au monde. Toute la difficulté consiste ensuite à trouver cette manière singulière de voir le monde, de l’inventer.

Pardon de revenir à cette question de volume, mais quand même. Au début, on ne voit que ça. Et une fois dans le livre, on se trouve ballotté du très intime au n’importe quoi. Alors c’est assez joyeux. Mais en demandant au lecteur de vous suivre quoi qu’il advienne, vous testez sans arrêt ses limites. Vous vous rendez compte que vous exigez beaucoup?

J’ai l’impression de me faire engueuler, genre «faudrait pas recommencer trop souvent»… Je vais être sincère: quand j’ai fini ce livre, que j’ai vu ce qu’il était, je me suis dit qu’il y avait de la folie dedans. Ce n’est pas un critère de talent, ni de qualité. Je ne fais pas partie de ces auteurs qui orchestrent leur folie ou la portent en bandoulière. Aujourd’hui, quand je regarde ce livre, la question de la qualité, pour moi, ne se pose plus, ni celle du sens. Je cherche seulement une parole qui n’existerait pas en dehors de moi. Il se trouve que, pour le meilleur ou pour le pire, je n’ai encore rencontré aucun équivalent à ce livre.

Avez-vous dû faire des concessions à votre éditeur?

Il m’a demandé de retirer les cinq cents dernières pages. C’était une immense lettre d’amour. A une Coréenne. Ça n’avait rien à faire là. Pour le reste, le livre arrive sans filtre, ni tamisé, ni peigné. Le problème que ça pose, c’est que je suis tout seul dedans. C’est un livre qui n’est peut-être pas acceptable en tant que livre. Qui, peut-être, ne se partage pas. Mais je sais qu’il contient des moments forts. Je sais aussi que je n’y aurais pas accédé sans tout le reste.

Supprimer un tiers du contenu, vous vous êtes senti amputé?

Au départ, c’était une fausse bonne idée. Je voulais faire un livre pour dire: voyez quelle enfance j’ai eue, et ensuite, voilà comment ça s’est traduit dans mes débuts amoureux. Quand est-ce qu’on retombe en enfance, si ce n’est dans les relations homme-femme? Quand plus personne ne regarde, qu’il n’y a plus de surmoi. Mais dans le livre, il y avait mille pages pour parler de mes huit premières années, puis cinq cents qui repartaient autour de 22 ans. Et entre deux, rien. Ça n’allait pas. Nous avons convenu avec mon éditeur que cette deuxième partie serait publiée à part, dans un deuxième temps.

Vous sentez que cette enfance pèse encore dans vos relations amoureuses?

Là, j’ai l’impression d’en être sorti. La psychanalyse aidant. Et l’écriture de ce livre, aussi.

En général, on repense à sa propre naissance au moment où l’on songe soi-même à se reproduire. C’est ce qui vous est arrivé?

J’ai 45 ans, et pour l’instant, disons que je n’ai pas réussi à vouloir avoir un enfant. Pour vouloir, il faut avoir digéré sa propre enfance, et certaines sont plus digestes que d’autres. Je ne dis pas ça pour m’apitoyer, mais je pense que la violence sur les enfants est la chose la plus atroce au monde. Toutes les violences, humiliation morale, physique, sexuelle. Ce que cela détruit ne se répare jamais. Après, on trouve toutes les rustines qu’on peut, mais on ne s’en débarrasse jamais. Ou alors par oripeaux. On s’allège par petites strates.

Vous êtes en train de muer?

Il y a cinq ans, cet entretien aurait été impossible. J’aurais fait de la provocation à deux balles, je n’aurais pas écouté vos questions, j’aurais surtout voulu écouter mes réponses. Oui, ce changement est en cours. Je suis obligé, si je veux continuer à faire des livres intéressants. Si je ne veux pas caler. Le lecteur aura peut-être calé, et c’est son droit. Mais moi, je ne peux pas me le permettre.

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