Livres

Quand Yannick Haenel rencontre Michael Cimino

Dans une déambulation comique et belle, l’auteur de «Tiens ferme ta couronne» porte haut le panache de la poésie comme moyen de résister

Dans Tiens ferme ta couronne, il se passe avec Yannick Haenel ce que les sportifs appellent jouer dans la zone, ce moment où maîtrise et aisance s’alignent et permettent de marquer à chaque coup. Le Prix Médicis vient saluer à juste titre une réussite qui porte haut le panache de la littérature pour explorer les maux et les mots. Car réflexion politique et fougue littéraire s’entrecroisent dans ce roman d’aventure qui embarque le lecteur d’Ellis Island à New York jusqu’aux bords du lac de Nemi, pas loin de Rome. Avec, en mentors inspirants et déclencheurs de péripéties toutes plus cocasses les unes que les autres, l’écrivain Herman Melville et le réalisateur Michael Cimino.

Interrogations de toujours

Yannick Haenel reprend ici ses interrogations de toujours, depuis Cercle en 2007, sur la crise morale et politique du monde occidental, sa soif de violence et de destruction. Dans Renards pâles (2012), on suivait un groupe de sans-papiers lever une insurrection dans Paris. Dans Je cherche l’Italie, le narrateur déambulait près de Florence entre vulgarité berlusconienne et effroi de Lampedusa d’une part, et quête inlassable de beauté et de lumière d’autre part, avec François d’Assise et Fra Angelico pour guides.

Tiens ferme ta couronne poursuit le questionnement qui traverse les livres de Yannick Haenel: comment résister face à l’asservissement du monde capitaliste, à l’humain réduit au rang de chose? L’auteur parvient à inscrire ses thématiques dans le moule d’un roman à intrigues comico-pathétiques avec pour ressort le flux désordonné des obsessions du narrateur: Jean, un écrivain dépressif irrésistible qui passe ses journées à regarder des films.

Scénario de 700 pages

Jean a par ailleurs écrit un scénario de 700 pages sur Herman Melville, l’auteur de Moby Dick. Pas à proprement parler sur la vie de l’écrivain (qui, après son roman sur le cachalot blanc, n’a connu qu’une suite ininterrompue d’échecs) mais plutôt sur ce qui habite «la solitude d’un écrivain», «la pensée de Melville – la population de ses pensées». Jean admet que la plupart de ses amis considèrent son projet comme insensé. Et les producteurs qu’il parvient à contacter l’écoutent poliment mais restent de marbre.

Scènes d’épiphanies

C’est alors que surgit l’idée de rencontrer Michael Cimino. Parce que, pour Jean, le réalisateur de Voyage au bout de l’enfer porte au cinéma le même projet que Melville dans ses livres: l’exploration de l’échec et du mensonge du soi-disant rêve américain. Et Jean va effectivement rencontrer Cimino lors d’une des nombreuses scènes d’épiphanies du livre et voguer avec lui le long d’Ellis Island, le port d’arrivée des migrants. Puis tourner autour de la statue de la Liberté qui, pour Cimino comme pour Kafka, ne brandit pas un flambeau mais un glaive.


Yannick Haenel, «Tiens ferme ta couronne», Gallimard, 332 p.

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