Il a un magnétisme rare. Il est humain, chaleureux. A 41 ans, Yannick Nézet-Séguin fait partie des jeunes chefs qui jouent dans la cour des grands. Il partage son temps entre trois formations, l’Orchestre de Philadelphie, l’Orchestre Métropolitain de Montréal (à ne pas confondre avec l’Orchestre symphonique de Montréal) et l’Orchestre philharmonique de Rotterdam. «J’ai l’impression d’avoir trois maisons, dit-il. De facto, je possède un appartement dans chacune de ces villes. Je me fais à manger, j’ai mon lit, j’ai mes meubles; ça me donne le sentiment d’être chez moi.»

Mais où n’est-il pas chez lui? Les musiciens l’adorent. Né à Montréal en 1975, Yannick Nézet-Séguin a cette énergie contagieuse, cette gestuelle d’une grande plasticité, dynamique et gracieuse, qui fait qu’il donne l’impression de sculpter la musique. Lui-même parle d'«amour» quand il évoque son rapport aux orchestres. Après Zurich, il dirige ce mardi soir l’Orchestre philharmonique de Rotterdam au Victoria Hall de Genève, avec la violoncelliste Sol Gabetta dans le 2e Concerto de Chostakovitch.

Un rêve d’enfant

Sa vocation de chef s’est affirmée très tôt. Sa mère, Claudine Nézet, se souvient qu’enfant, le petit Yannick faisait «beaucoup de dessins», et qu'«un peu tard, il s’est mis à dessiner des orchestres avec tous les musiciens». «C’était une attraction incroyable dès que j’avais dix ans», s’exclame-t-il. Charles Dutoit (chef lausannois!) officiait alors à l’Orchestre symphonique de Montréal. Le garçon l’a vu à la télé. Dès lors, il a cette idée fixe de devenir chef et, quand il rentre au Conservatoire de musique et d’art dramatique à Montréal, c’est dans le but d’être formé comme un «musicien complet». Du reste, il accomplit des études de piano à un «très haut niveau». «Mais ça ne m’a jamais vraiment attiré d’être un pianiste de concert, avoue-t-il. Il y avait trop de solitude là-dedans. Pour moi, c’était la musique en groupe qui était essentielle.»

Il est entré dans la direction d’orchestre à travers l’art choral. Petit chanteur à la Cathédrale catholique de Montréal, l’adolescent gravit les échelons et commence lui-même à diriger des chœurs dès 13-14 ans. «Ça me venait très naturellement d’exprimer par les gestes ce que je voulais. Ensuite, il a fallu canaliser tout ça.» Il cite deux influences majeures, tout d’abord John Flummerfelt, qu’il côtoie lors d’une session d’été à Princeton, dans le New Jersey, au Westminster Choir College. «J’avais alors 16 ans. Flummerfelt était une légende là-bas pour la direction chorale. Il a longtemps été le chef des chœurs du Philharmonique de New York et de l’Orchestre de Philadelphie.» A 19 ans, Yannick rencontre Carlo Maria Giulini, qu’il suit en répétitions et au concert. «Sa dernière saison a été très active et je lui dois beaucoup.» Le jeune homme prend alors la direction de diverses formations chorales à Montréal. A 20 ans, il fonde l’ensemble vocal et instrumental baroque La Chapelle de Montréal, tandis que l’Opéra de Montréal le recrute comme chef de chœur et assistant chef d’orchestre de 1998 à 2001.

Ascension éclair

«Diriger, ce n’est pas une question d’âge», dit celui dont la carrière a connu une ascension éclair. Car, en 2000, il est nommé directeur musical de l’Orchestre Métropolitain de Montréal. C’est un choix risqué, mais qui paie, d’autant que ce chef de 25 ans s’investit à fond. Il ne tarde pas à diriger Bruckner, que l’on associe aux vieux chefs d’orchestre. «J’ai toujours senti une affinité avec Bruck­ner. Certains diront que c’est peut-être le fait que je sois catholique, pour l’aspect mystique. Il faut commencer jeune pour s’imprégner de ce style et arriver à en saisir l’ampleur.» En 2004, sa carrière débute en Europe. Le tempo est soutenu, et son nom commence à éclore. «J’ai eu de très belles années, de 2005 à 2012, où j’ai visité à peu près tous les orchestres de la planète. C’était grisant, fantastique, mais on ne peut pas passer sa vie avec 20 ou 30 orchestres!»

En 2008, il succède à Valery Gergiev comme directeur du Philharmonique de Rotterdam. La même année, il devient principal chef invité de l'Orchestre symphonique de Londres. En 2012, il prend la direction musicale de l’Orchestre de Philadelphie (l’un des «big five»). Mais ce n’est pas tout: il dirige à Salzbourg, à Baden-Baden, à l’Opéra d'Etat de Vienne et au Metropolitan Opera de New York. Il fait partie des rares jeunes chefs (aux côtés de Gustavo Dudamel, Daniel Harding et Andris Nelsons) à être engagé par le Philharmonique de Vienne et le Philharmonique de Berlin. En 2015, il est cité parmi les papables pour la succession de Rattle à Berlin (Kirill Petrenko décroche le poste). Et maintenant, on parle de lui pour la succession de James Levine au Metropolitan Opera de New York.

Et le Met?

N’est-ce pas trop vite? «Trop, non! Très, oui! On l’oublie parfois, mais dès l’âge de 18 ans, j’ai eu la responsabilité humaine, artistique et administrative de grosses formations chorales. J’ai toujours senti que j’avais des bases très solides et un bagage assez fort quand j’ai accepté les postes de Rotterdam, Philadelphie, ou de principal chef invité à Londres.» Quant à un poste de directeur musical au Met de New York, le chef québécois ne répond pas franchement. «C’est une maison d’opéra que j’adore et avec laquelle je cultive depuis plusieurs années une relation privilégiée. Mais c’est sûr que pour l’instant, mon horaire est tout à fait plein! Ma concentration est plus dans le répertoire symphonique, et on verra la place qu’une maison d’opéra pourra avoir dans ma vie.»

Le chef québécois à l’accent si chantant a conscience qu’il lui reste encore à mûrir. Il se réjouit d’emmener tout prochainement l’Orchestre philharmonique de Vienne en tournée avec la 9e Symphonie de Bruckner. «On n’a pas assez d’une vie pour être à la hauteur de ces grands chefs-d’œuvre. C’est ce qui fait la beauté et le paradoxe philosophique de notre métier: on cherche une perfection qu’on n’atteindra jamais.» Loin d’être pessimiste, il pense que la musique classique a son avenir à l’ère du zapping. «J’ai l’impression que plus on avance dans le temps, plus cette forme d’art semble être quelque chose hors du monde. Si tout est d’une durée de 3 à 5 minutes, une symphonie d’une heure, ça induit qu’on a besoin de temps de réflexion. Avec ces œuvres, on est forcé à penser davantage dans la durée. C’est un privilège, c’est un trésor.»


Tournée helvétique. Orchestre philharmonique de Rotterdam, Yannick Nézet-Séguin. 

Tchaïkovski: Francesca da Rimini
Chostakovitch: Concerto pour violoncelle No2 (avec Sol Gabetta)
Prokofiev: Symphonie No7

Victoria Hall de Genève. Ma 26 avril à 20h. (Loc. 058 568 29 00)
Tonhalle Saint-Gall. Me 27 à 19h30
LAC Lugano. Je 28 à 20h30.

www.pour-cent-culturel-migros.ch