Avant même d’avoir écrit la première ligne d’une première ébauche de scénario, Philippe Godeau a proposé à Omar Sy le rôle principal de Yao. En voyant le film, ce choix s’impose il est vrai comme une évidence: l’acteur français d’origine sénégalaise y incarne un acteur français se rendant pour la première fois au Sénégal, le pays que son grand-père a quitté au milieu du XXe siècle pour tenter sa chance en France, avant de revenir y mourir. «Je ne connaissais pas Omar», raconte celui qui signe avec Yao sa troisième réalisation après une longue et fructueuse carrière de producteur. «Je lui ai dit que ça ne l’engageait à rien, mais que je lui enverrais le scénario une fois qu’il serait écrit. Disons j’ai fait tout ce que je déconseille aux réalisateurs avec lesquels je travaille…»

Mais Omar Sy a accepté, comme s’il ne pouvait en être autrement, et il a bien fait. Seydou Tall, cette sorte d’alter ego qu’il incarne dans Yao, s’impose comme un des beaux rôles de sa carrière, dans la lignée de ce qu’il a pu faire dans Intouchables, Samba et Chocolat. Un rôle tout en retenue, où il doit souvent se faire silencieux, là où d’habitude on lui demande d’être comme un volcan en éruption. Dans la peau de cet acteur qui se prendra d’amitié pour un jeune garçon jusqu’à le raccompagner dans son village, le comédien français fait preuve d’une grande justesse de ton. Justesse que l’on retrouvait déjà il y a dix ans dans le premier long métrage de Philippe Godeau, Le dernier pour la route, qui voyait François Cluzet interpréter un alcoolique en cure de désintoxication.

Eviter les clichés

«J’aime être entre la réalité et la fiction, explique le cinéaste. Là, j’avais besoin de dire qu’Omar est acteur, qu’il vient des Yvelines. Yao est une fiction, mais il fallait être sur la frontière. Omar voulait aller en Afrique pour un voyage personnel juste avant le tournage, mais je lui ai dit non. Il est finalement arrivé la veille, et je savais qu’il se passerait bien quelque chose… La justesse dont vous parlez vient peut-être aussi du fait que j’aime mélanger des acteurs et des gens qui n’ont jamais tourné.» Elle vient également indéniablement de la manière dont Philippe Godeau filme l’Afrique, loin des clichés qui ont souvent plombé des productions véhiculant, parfois sans même s’en compte, un regard colonial. «Avec mon premier assistant sénégalais, on a vraiment tout fait pour éviter les clichés, rigole le réalisateur. La caméra capte tout, alors on a dû tricher. Lorsqu’on voyait des femmes passer avec des pots sur la tête, on ne les filmait pas. Ça aurait fait trop, comme si on avait fait exprès.»

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L’Afrique, le producteur devenu cinéaste, qui avoue devoir beaucoup à Maurice Pialat, l’a découverte à l’adolescence, lorsqu’il allait y voir son père, ingénieur en missions. «Je me souviens notamment d’un voyage au Mali qui fut un véritable choc. Au-delà de la beauté des paysages, j’ai découvert des enfants totalement libres, une culture où les notions de famille, d’accueil et de générosité sont très fortes. Là encore, ceux qui ne connaissent pas l’Afrique pensent que c’est cliché, mais c’est véritablement comme ça.»

Emotion de la prière

De cette connaissance intime de la partie francophone du continent noir, Philippe Godeau a tiré un scénario qui, entre road movie et récit initiatique, s’avère émouvant malgré sa grande simplicité. Quand il filme un taxi tentant de se frayer un chemin dans des rues envahies pour la prière du vendredi, ou une cérémonie ancestrale de dialogue avec les ancêtres, la frontière entre fiction et documentaire se fissure réellement, et c’est très beau.

«Faire du faux pour faire vrai est une démarche que je n’aime pas; j’ai besoin que ce que je raconte me parle. La scène du taxi n’était pas écrite, j’en ai eu l’idée pendant les repérages, un jour que j’étais coincé dans une voiture. Je ne suis pas croyant mais ai été soudainement submergé par une grande émotion en voyant tous ces gens prier ensemble. Et j’étais content de pouvoir faire entendre des «Allah akbar», là où en France on pense désormais que ce n’est qu’un cri de guerre annonçant qu’une bombe va exploser.»


Yao, de Philippe Godeau (France, 2018), avec Omar Sy, Lionel Basse, Fatoumata Diawara, 1h44.