Musique

Yaron Herman, le cœur et sa raison

Le pianiste parisien publie un nouvel album en trio et joue ce vendredi au Cully Jazz Festival. Rencontre à domicile, où les ouvrages de cabalistique flirtent avec les morceaux hip-hop sur lesquels il travaille

C’est un appartement haussmannien, parquet ciré, vue plongeante sur trois arbres qui se chassent, la Gare de Lyon à proximité immédiate. La bibliothèque est remplie de livres ésotériques, d’astronomie, de mathématiques appliquées, un peu de poésie pour faire bon poids. L’ordinateur est ouvert sur des productions hip-hop dont il vous fait écouter rapidement quelques bribes, avec l’air d’avoir commis une bêtise. Au bord du grand piano, il y a un dessin au mur. Une main tordue barrée d’une croix. «Une professeure de piano classique m’a fait remarquer que j’avais tendance à prendre une position inadéquate. J’ai donc affiché ce rappel à l’ordre.» Yaron Herman, l’homme qui voulait se parfaire.

Débarrassons-nous d’emblée de ce qui encombre. Sa légende. Yaron Herman, 37 ans, né à Tel-Aviv, a bel et bien joué au basket, il aurait pu en faire un métier s’il ne s’était blessé au genou, il a rencontré à 16 ans un maître versé dans le piano mais aussi la philosophie et les nombres premiers et il a comme ingéré des siècles de musique classique, improvisée, populaire, il a aimé Britney Spears, Rachmaninov et Lennie Tristano; en quelques années, installé à Paris, Yaron a pris sur la scène européenne une position enviable, celle du jeune maestro dont on attend les disques nouveaux comme un almanach ou une cuvée d’un grand domaine. En plus, il est intelligent et parle volontiers de ce qui l’anime dans un français qui répond à son désir obsessionnel de précision.

Compétiteur-né

Il est donc un bon client pour les séminaires d’entreprise et les conférences TED. Un soir, sur une scène parisienne, il avait raconté, assis au bord d’un piano à queue, comment le tic-tac persistant d’une climatisation déficiente dans un vol Paris-Tokyo avait généré une composition spontanée. Yaron aime expliquer, ouvrir le ventre de la machine, révéler comment la magie elle-même se nourrit de trucs et de techniques. Chez lui, il y a de petits cahiers quadrillés, saturés de notes et de couleurs, où il consigne des idées («l’opposé d’oublier, c’est noter», une de ses phrases fétiches), mais où il déconstruit aussi des choses qu’il entend pour en saisir la mécanique intime.

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Yaron se méfie tant de ses acquis, de ses paresses, qu’il s’impose des contraintes d’improvisation, des constructions en intervalles requis par exemple – il est comme ces danseurs qui s’exercent avec des poids accrochés aux membres: «Pour être créatif, il ne faut pas compter seulement sur ce que l’on sait, sinon on finit par retomber toujours sur nos déterminismes.» Yaron est un travailleur compulsif, un compétiteur-né qui, lorsqu’il tombe sur une résistance, prendra le temps qu’il faut pour la faire tomber, puis l’enterrer si profondément qu’il n’en gardera plus le souvenir.

Par exemple, il aime beaucoup Keith Jarrett. Il a dû écouter chacun de ses albums des dizaines de fois, pas seulement par admiration mais comme un problème qui lui était directement soumis. Un jour, il découvre les Sun Bears Concerts du Japon, en particulier le rappel du récital de Tokyo, en 1976. «C’est une hallucination. Un rappel improvisé sur une progression assez classique, dont tout le contenu mélodique, les transpositions harmoniques s’effectuent dans une logique implacable; comme si cette improvisation avait été composée après une longue réflexion sur l’architecture musicale. Dans chaque note, on dirait qu’il parle de lui-même. Au début, c’était exaspérant, cela me semblait inatteignable. Et puis ce morceau est devenu pour moi un phare dans la nuit.»

Emotions infinies

Il le joue, dans cet après-midi parisien. Note pour note. Investi de sa sensibilité, de son rythme cardiaque, de ce corps droit sous un bonnet d’hiver, il ne joue pas à Keith Jarrett, à aucun moment, Yaron Herman n’a rien du singe savant dont on admire le mimétisme. Il n’est pas qu’un esprit brillant, ni même un surdoué du savoir approprié. Il est un senseur. Il gère comme il peut les émotions infinies qui le traversent, parfois en se protégeant par le sarcasme, souvent en analysant ce qui dans le mystère relève de la science. Il rationalise, parce que la plupart du temps, il est débordé. Et cela est absolument limpide à l’écoute de son nouvel album en trio, Songs of the Degrees.

Le premier morceau, Our Love, contient l’ADN du disque entier, répète plusieurs fois Yaron. C’est une ballade, d’un calme hanté par les mémoires anticipées d’un désastre qui ne fait que s’annoncer. C’est une vague affective, comme contenue par un geste d’une maîtrise parfaite. Ziv Ravitz, le batteur, son jumeau lunaire, débarque comme un insecte sur une lampe. Tout cela est violent. Tout cela est beau. «Je venais de vivre une rupture amoureuse. En d’autres temps, je ne me serais jamais mis au piano, mais là j’étais submergé de musique. Le morceau est venu comme une parole sans mot.» Le disque est construit en paliers successifs, les onze étapes d’une guérison.

Le trio de Yaron Herman est une impressionnante entreprise de questionnement. Il s’articule autour du duo Herman-Ravitz, la part de défi, les imaginaires rythmiques cumulés, une envie partagée d’expression directe, de pop parfois, auquel le bassiste Sam Minaie prête son assise et des solos lumineux (Upside Down). Il y a dans ce disque un autre morceau qui frappe beaucoup, une sorte d’autoportrait en caméléon, The Hero with a Thousand Faces, un sens de la phrase, une intranquillité assumée. La vraie conquête de Yaron Herman, depuis une dizaine d’années qu’on l’écoute, s’avère d’abord émotionnelle.


Yaron Herman Trio, «Songs of the Degrees» (Blue Note). En concert vendredi 12 avril dans le cadre du Cully Jazz Festival, avec Emile Parisien Quartet et Andreas Schaerer & A Novel Of Anomaly.

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