Comme la chouette effraie dans un ciel d’aube, Yasmina Reza vous ravit. Elle apparaît à l’instant, dans le salon de l’Hôtel des Abbesses à Paris, et on dirait une Schéhérazade de Transsibérien, manteau bleu encre ajusté à une silhouette d’amazone, chevelure noire de diseuse de bonne aventure, taille vive dessinée pour des valses insomniaques, la Valse de l’adieu, au hasard.

Il est quatorze heures, l’heure des apartés, du tarot, du sabbat des belles âmes. Le coronavirus a déjà fait son nid dans toutes les têtes, mais ce jour-là il n’exerce pas encore son empire sur nos vies. On commande un thé Empereur Chen Nung, pour le bonheur de se sentir voyageur. A la table d’à côté, on parle russe; on est à la maison en somme, calés dans des fauteuils de fumoir, tout près de la fenêtre où s’épanouit un jardin capricieux.

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L’Empereur Chen Nung brûle le palais. Et Yasmina Reza revit le cérémonial de la veille, ce Anne-Marie la Beauté déchirant l’air de rien, que l’autrice célébrée d’Art offre au Théâtre de la Colline. Elle est heureuse que son audace ait payé, cette idée de confier au rugueux André Marcon les talons hauts et le châle d’Anne-Marie Mille.

Chiffre

Ce nom est un chiffre, il ouvre la penderie où s’entasse, pêle-mêle, l’étoffe des fictions. André Marcon, ce comédien puissant comme un sanglier, incarne avec une délicatesse infinie Anne-Marie Mille, actrice en bout de carrière qui a habité les mémoires sans laisser de paraphe, un oiseau dans la volière à l’ombre des vedettes.

– Anne-Marie Mille, c’est un peu moi.

– Comment ça, vous? Vous êtes connue, auréolée de prix prestigieux en France et à l’étranger, traduite et jouée dans toutes les langues.

«Vanités», tranche son regard couleur café. «Le succès est une réalité, mais aussi une illusion. Qui se souviendra de mes livres dans cinquante ans? Ils sont très peu nombreux, les auteurs qui traversent les générations.»

Les planches blessent parfois

Humilité de la loge. Avec son petit bazar qui conjure le sort. Yasmina Reza a dans l’œil ces loupiotes qui festoient à fleur de miroir. Comédienne, elle n’ignore pas que les planches blessent parfois. «J’ai beaucoup joué avec des Anne-Marie Mille, je connais leur obstination à rester dans le métier; il faut du cran et du talent pour tenir. On passe sa vie à attendre des appels qui ne viennent pas, on est rarement maître de son destin.»

Pourquoi le théâtre, Yasmina? A 15 ans, elle n’imaginait pas cette drogue, même si tout était tocade et tragédie autour d’elle. Son père, juif russe à moitié iranien, a trouvé refuge en France. Sa mère, juive, a dû fuir la Hongrie communiste. Un soir d’été, au Festival d’Avignon, elle voit Le Cercle de craie caucasien de Brecht monté par le Suisse Benno Besson. C’est un émerveillement. Et l’amorce d’une aventure. Elle fera l’école Jacques Lecoq à Paris, puis jouera les ombrageuses ou les ailées, avant d’oser, en 1987, une première pièce, Conversations après un enterrement.

A cette époque, elle croit qu’il est plus facile d’écrire pour la scène que de concevoir des romans. «L’écriture dramatique exige une grande maîtrise technique. Je n’avais pas cette conscience.» Son fil à elle? Le nôtre. Nos vies minuscules qui dérapent à l’improviste. Nos exils qu’on maquille comme on peut. Et toutes ces embardées, elle les saisit sans pesanteur, d’un stylet qui lézarde le ciel.

L’ironie, cet antidote

C’est le sortilège d’Anne-Marie la Beauté, comme de son roman Babylone. La dépression menace de fondre sur les êtres; il s’agit de la congédier d’une chiquenaude. C’est une affaire de style pour Yasmina Reza. Et de survie, glisse-t-elle. «Je dois à mes parents une forme d’étrangeté dans tous les sens du terme. Un côté hors-sol. Ma famille était un peu fêlée. Il y avait du bon, du mauvais. L’ambiance était cosmopolite, avec un mélange des langues. Le côté Mitteleuropa consistait en cela: on riait de la catastrophe. Comme écrivain, je dois sûrement à ces origines.»

Ecrire pourtant, quelle folle idée! Yasmina a trop lu, adolescente, pour ne pas se méfier de cette tentation. Emily Brontë lui a donné le goût de la lande; Léon Tolstoï celui des isbas où s’éteignent les ermites. Tout cela, elle l’égraine tandis que tiédit l’Empereur Chen Nung. Conversations après un enterrement était un pied dans la porte de la littérature, sourit-elle.

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«Le plus grand»

La critique salue l’émule d’Anton Tchekhov. Elle ne l’avait alors jamais lu. «C’est le plus grand à mes yeux.» Art suivra en 1994: trois amis se déchirent à propos d’une toile blanche et c’est un triomphe planétaire. On la compare à Nathalie Sarraute. La dramaturge de Pour un oui ou pour un non ne lui était pas familière. «Je crois qu’il y a des émanations. Je dois par exemple des choses à Marguerite Duras qui n’est pas quelqu’un que je lis volontiers. Mais pour moi, elle a introduit le silence dans la littérature.»

Yasmina Reza, elle, peuple ses histoires de ces colifichets, meubles fétiches et falbalas qui escortent nos destins. C’est la glaise de ses personnages. «Les objets sont nos amis, nos geôliers, nos tauliers. Nous en sommes dépendants plus que de n’importe quoi d’autre. Nous leur donnons vie.»

Pas de fictions sans attributs du sujet. «Je m’intéresse toujours aux habits, à la coiffure, aux accessoires de mes héros.» Une photo de rue, raconte-t-elle encore, est souvent le déclencheur d’un récit. On lui fait remarquer que les noms de lieux ou de protagonistes sont en soi des chambres d’écho, comme le Saint-Sourd-en Ger d’où vient Anne-Marie Mille. «A travers un nom, je donne un corps, une texture à un personnage. Donner un nom, c’est refaire le monde.»

Fidèle à Polanski

Courtisée comme Schéhérazade, Yasmina Reza fuit depuis toujours les spots de la renommée. En 2008 pourtant, elle s’est improvisé mémorialiste de la campagne de Nicolas Sarkozy. L’aube le soir ou la nuit fait grand bruit. «Il n’a pas vraiment aimé. Je ne crois pas qu’on peut lire un portrait de soi, quel qu’il soit.» Quand elle sort de son silence, c’est pour défendre Milan Kundera, son ami sali en 2008 par un soi-disant rapport praguois datant de 1950 l’accusant d’avoir dénoncé des opposants au régime. On parle de Roman Polanski, couronné par un César qui a déchaîné des colères. «Il est mon ami depuis trente ans, époque où j’adaptais pour lui La Métamorphose de Kafka. Il l’est aujourd’hui, il le sera demain.»

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Une virgule ici, le silence d’une chouette effraie. On imagine. Le pianiste Laurent Durupt jouerait la Chaconne de Bach revisitée par Brahms, comme dans le spectacle. Son piano magnétique enivrerait. Yasmina Reza, elle, nous raconterait ces jours de répétitions où elle ne laissait pas en paix André Marcon. «Je modèle mes acteurs.»

Nos vies dérangées sont sa matière; nos beautés perdues, sa rêverie. La romancière butine sur ses fêlures. Le dieu du carnage menace tout un chacun, rappelle-t-elle volontiers. «Je ne crois pas au vernis de la civilisation. Il y a peu à enlever pour qu’on soit en droite ligne avec la préhistoire.» Yasmina Reza compose ses fugues en lisière de forêt sauvage. L’ironie est son élégance. Schéhérazade a bu son thé impérial. Aux Abbesses, c’est sa musique de chambre qui apprivoise nos démons.


Expresso

Quand écrivez-vous? L’après-midi ou le soir. Jamais le matin.

Où écrivez-vous? Partout. Je n’ai pas de bureau sanctifié. Je peux écrire dans un hall d’aéroport, dans un long-courrier, dans un bistrot. Je n’aime pas le silence.

Pourquoi écrivez-vous? Pour me sauver de la vie.

Quel est le classique qui vous accompagne? Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. C’est un livre qui m’a fondée, adolescente.