Portrait

Yasmine Char, danseuse dans l’âme

La directrice de l’Octogone de Pully aligne les spectacles éblouissants. L’auteure de «La main de Dieu» a la passion du beau geste. Confessions d’une farouche qui se définit comme une femme puissante

Trois minutes d’ivresse, pour elle, pour vous. Yasmine Char vous reçoit dans son salon, là où elle a ses livres, ses musiques talismans, ses rêveries en spirales. Cet après-midi à Cully, le ciel est blafard, le lac ne se porte pas mieux, la montagne au loin se prend pour «la Dame aux camélias». Mais la directrice de l’Octogone de Pully, l’auteure de La main de Dieu (Gallimard, 2008), danse sur des rythmes et des mots qui l’endiablent.

On est là pour cette sorcellerie, justement. Parce que Yasmine Char multiplie cet automne les spectacles qui frappent à l’Octogone, fidèle à sa fascination pour les gestes qui changent l’étoffe des songes, ceux des danseurs qui renouvellent la grammaire des passions. Ceux qui ont vécu fin octobre A Love Supreme, d’Anne Teresa De Keersmaeker et de Salva Sanchis, lévitent encore.

Elle chaloupe donc, trois minutes suspendues, sur un morceau doux dingue de Kill Bill, le film de Quentin Tarantino – qu’elle a vu et revu, avec ses deux fils. «Vous aimez Alain Bashung?» Elle enchaîne sur Everybody’s Talkin’, ballade dans laquelle se lover comme dans une pirogue. Cabotine, Yasmine Char? Vous n’y êtes pas. Joueuse plutôt. Intègre par tous les temps. Jamais mondaine, assure-t-elle, même si elle a accepté l’insigne de chevalier des Arts et des Lettres, qui lui sera remis le 14 janvier.

Inventer sa vie

«Vous prendrez un petit morceau de Stollen, ce gâteau allemand que mon mari adore et que je déteste?» Elle ponctue cela d’un rire en volutes, sa distinction. Sur le divan, vous voudriez comprendre d’où viennent cette gaieté, cette joie d’éternelle jeune fille qu’elle réserve aux siens, cette énergie qu’elle insuffle à l’Octogone, cet entêtement à inventer sa vie.

Yasmine Char, ses yeux à l’encre de Chine, sa chevelure de bal comme dans Gatsby le Magnifique viennent d’un littoral lointain. Elle vous raconte le Beyrouth de son enfance, ses quatre frères et elle dans l’étau d’une éducation qui ne rigole pas, l’omnipotence d’un oncle qui se substitue à des parents trop tôt disparus. A l’école, se souvient-elle, ses camarades la distinguent, parce qu’elle porte parfois une chemise d’homme et une cravate. «Enfant, je savais que je voulais quitter le Liban, c’était une certitude.»

Le souffle de la guerre

Alors, pour que le temps passe allegro, elle danse en tutu et lit tout ce qu’elle peut, Karl Marx à l’adolescence, sans rien comprendre, dit-elle, portée par cette pensée magique: les pavés de l’intelligence abolissent les murs. A 18 ans, elle a passé son bac, elle s’est inscrite en lettres à l’université et elle a trouvé un travail au CICR. Le jour, les garçons bourdonnent autour d’elle: les déclarations pleuvent et elle sort le parapluie. La nuit, elle se caparaçonne en tortue: la guerre civile, ses coups de feu en traître, sa maison de famille qui a brûlé reviennent en cauchemar. Un bel ami va la délivrer. Il travaille pour le CICR et lui dit: «Epouse-moi.» Il lui écrit tous les soirs, patiente. Ils se marient, il l’emmène en Suisse, à Villette, sur les coteaux du Léman.

C’est le théâtre qui m’a réconciliée avec tout. C’est une folie: rien n’est jamais identique et tout bouge tout le temps

«A 15 ans, Yasmine, qui vouliez-vous être?» «L’aventurière Alexandra David-Néel.» La réponse a fusé. Prendre le large à tout prix, arpenter le Tibet, les Indes galantes, peu importe. Avec son premier mari, elle réalise une partie du programme. Ils partent au Pakistan, en mission. Mais le couple s’étiole. Divorce. Retour sur la Riviera. Yasmine a la débrouillardise solaire. L’Octogone de Pully et son directeur historique Jean-Pierre Althaus cherchent une adjointe. Ce sera elle.

Les sortilèges du théâtre

Dans la vie, il y a des baisers de cinéma. Sa rencontre avec Thierry Wegmüller, son mari adepte des Stollens, aurait pu être écrite par Nora Ephron, cette cinéaste des romances. Elle dîne un soir avec deux amis dans son restaurant à Lausanne. Un vendeur de roses passe. Les deux cavaliers déclinent. Thierry Wegmüller saisit la fleur au vol. Il l’offre à sa future épouse. «Ça n’a pas eu de conséquences, mais quelques jours plus tard, je suis retournée au restaurant pour commander un couscous et il était là. C’est parti comme ça…»

Sa voix chante, petit torrent qu’un rire dévie. On lui demande comment elle a surmonté les ruines de l’enfance. Une psychanalyse, Yasmine? «Mais non, c’est le théâtre qui m’a réconciliée avec tout. C’est une folie: rien n’est jamais identique et tout bouge tout le temps.» Ses failles forment son trésor, on le devine en lisant La main de Dieu. «Devant A Love Supreme, je suis bouleversée. L’éblouissement me régénère, la beauté me survolte.»

L’écriture est une extension de ces mille et une nuits de théâtre. Il y a dix ans, elle achète un manuel, Comme se faire éditer? Elle suit les conseils et envoie le manuscrit de La main de Dieu à dix maisons d’édition. Trois répondent avec enthousiasme, dont Gallimard. «Vous voulez voir le cahier dans lequel j’écris ces jours?» Elle ouvre les pages quadrillées d’un Clairefontaine. On imagine des piles de carnets secrets. «Ah, ça non! Je ne garde rien, je m’allège. Je ne supporte pas la nostalgie.»

«Votre film préféré?» «Je pourrais dire Kill Bill, mais j’opterais pour La femme d’à côté de François Truffaut, parce que c’est l’amour ni avec toi ni sans toi.» Yasmine Char est une romantique, c’est son côté plume au vent, une femme puissante surtout, comme elle se qualifie. La beauté d’un geste exorcise ses brumes. A l’heure où vous lisez ces lignes, elle danse peut-être.


Profil

1963 Naissance le 24 avril à Beyrouth.

1992 Rencontre Thierry Wegmüller, son mari, avec lequel elle a deux fils.

2008 Publie «La main de Dieu» chez Gallimard.

2010 Succède à Jean-Pierre Althaus à la tête de l’Octogone.

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