Spectacle

Yasmine Char: «J’aime la danse qui parle aux tripes»

La directrice de l’Octogone de Pully propose une saison chorégraphique aussi distinguée qu’électrique, marqué notamment par Emanuel Gat, Akram Khan et Kaori Ito

Jean-Claude Gallotta et ses rêves d’Amérique. Noureddine Khourshid et ses derviches tourneurs aspirés par les cieux. Yohann Bourgeois et ses petits prodiges de vertige. Kaori Ito et ses sauts façon Titi et Grosminet. Tous ces noms vous donnent le tournis? A la tête de l’Octogone de Pully, Yasmine Char privilégie le beau geste. Sa programmation lui ressemble, chaleureuse et distinguée, à l’image du chorégraphe israélien Emanuel Gat qui présente ce mercredi Sacre et Gold.

Le Temps: L’offre en matière de spectacles de danse est très riche entre Pully et Lausanne. Qu’est-ce qui vous différencie?

Yasmine Char: Un spectacle doit être accessible et surtout transmettre une émotion. Je suis sensible à ces artistes qui dévoilent un univers partageable, l’Israélien Emanuel Gat par exemple qui signe une version personnelle du Sacre du Printemps de Stravinski.

– Est-ce que le public suit, malgré la concurrence des autres salles?

– Oui, il a même tendance à augmenter, si j’en juge par le début de la saison. Il reste majoritairement féminin pour la danse, mais je constate qu’il y a davantage d’hommes et de familles. Disons qu’il est plus panaché que par le passé.

– Votre saison est marquée par un hommage à Carlotta Ikeda, la grande dame du butô que vous avez invitée à plusieurs reprises, avant son décès en 2014. Quel est le sens pour vous de cette soirée?

– Programmer, c’est tracer un sillon dans les mémoires. Je construis à ma manière une petite histoire de la danse. Emanuel Gat s’inscrit ainsi dans une veine israélienne marquée chez nous ces dernières années par Hofesh Shechter et la Batsheva Company d’Ohad Naharin. Leur danse volcanique touche la Libanaise que je suis, parce qu’elle parle aux tripes. Quant à Carlotta Ikeda, j’ai adoré sa personnalité, sa pudeur extrême dans la vie, ses audaces sur les planches. Tout chez elle a été extraordinaire jusqu’aux conditions de son décès. Elle n’a averti personne qu’elle était atteinte d’un cancer et elle est morte sans prévenir, en léguant son patrimoine artistique à son directeur technique.

– Que découvrira le spectateur?

– Des présences singulières. Maï Ishiwata, l’une de ses disciples, reprendra le fameux Utt. Dans une autre partie de la soirée, la comédienne Marie Vialle et l’écrivain Pascal Quignard, qui a partagé la scène avec Carlotta, diront à deux voix et en musique un conte cruel, intitulé La Rive dans le noir.

– Quelle place faites-vous aux artistes de la région?

– Mon prédécesseur Jean-Pierre Althaus a eu la volonté d’ouvrir le plateau à des créateurs d’ici, la compagnie Linga notamment qui, fin janvier, fêtera ses vingt-cinq ans avec sa nouvelle création, Line Up. Je poursuis dans cette voie en invitant en mars deux danseuses prodigieuses: Kaori Ito présentera Religieuse à la fraise, Kylie Walters proposera AU.

– D’où vient chez vous la passion de la scène?

– J’ai grandi dans la guerre et il n’y avait évidemment pas de spectacles. Quand j’ai quitté le Liban à 24 ans, j’avais soif d’écriture et de théâtre. Cette soif n’a pas passé. Quand je suis triste, je vais voir un beau spectacle. Ça me remet d’aplomb et ça me nourrit longtemps.


Rens. www.theatre-octogone.ch

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