Spectacle

Yasmine Hugonnet ou la danse des origines

La chorégraphe vaudoise signe «Chro no lo gi cal», voyage intérieur pour trois danseuses. Au Théâtre de Vidy à Lausanne, l’artiste affine encore sa singularité

Mais d’où sort-il, ce babil, cette langue sans précédent? Sur la dalle en marbre moucheté qui leur sert de jetée au Théâtre de Vidy à Lausanne, trois demoiselles en pull olive, violet et bleu cobalt, droites comme des moinesses, libèrent un son qui se dilate sans être tout à fait un chant.

A ce moment-là de Chro no lo gi cal, la nouvelle création très attendue de la chorégraphe et danseuse suisse Yasmine Hugonnet, on est fasciné par le hiératisme de ces silhouettes, par l’étrangeté de ces présences blanches – comme on dit d’une écriture sans apprêt.

Aussi personnel et délicat qu’austère

On voudrait alors disposer d’un télescope et scruter ces visages baignés d’une douceur saturnienne, se fondre dans la clarté de ces yeux absents, débusquer la fissure par où passe ce fredonnement atone et infini. Bouche cousue, ce trio affirme sa solidarité. Vous avez dit prouesse de ventriloque? Oui. Vous craignez l’austérité du périple? Vous avez raison.

Chro no lo gi cal est aussi personnel et délicat qu’austère, dans la suite du travail de l’artiste vaudoise, de son Récital des postures, en 2014 au Théâtre Sévelin 36 à Lausanne, encensé alors par le public et la critique. Son spectacle est exigeant, pas encore totalement maîtrisé, trop long sans doute, trop sec aussi dans son refus exacerbé de séduire. Mais pour peu qu’on entre dans ce rituel sans dieu, qu’on accepte ce temps splendidement étiré, ce champ du signe, on se sentira devenir somnambule sur son siège, absent et présent à la fois, l’état même des interprètes.

L’écho d’un puits

Chro no lo gi cal est l’histoire d’une dépossession consentie. Au premier acte, les danseuses ouvrent les bras, les dressent vers le ciel, comme un appel détaché de tout, de ses auteurs en particulier. Mais les voici qui descendent les trois dalles monumentales du décor et se positionnent en face de nous. Venus du ventre, des mots flottent à présent autour d’elles. On attrape au vol: «atterrissage», «aspérité», etc. C’est une bulle verbale, l’écho d’un puits. Chaque corps recèle sa nappe phréatique.

Surprise au deuxième acte, Audrey Gaisan Doncel revient dans une robe de velours à collerette sortie de la penderie de Shakespeare. A ses côtés, une Diane égarée aux paupières ensommeillées, c’est Ruth Childs. Ses comparses vont l’animer dans un instant, comme des marionnettistes. Parfois, une fumée légère s’échappe de la pierre. Dans un moment, c’est Yasmine Hugonnet qui laissera tomber l’habit.

Alors, c’est vrai, le cérémonial s’enlise par intermittence, comme encombré par l’étoffe. Mais Yasmine Hugonnet trace sa voie avec une rigueur qui la distingue, couchée nue à présent sur le plateau, comme sur la grève d’un océan primordial. Ses camarades émettent un sabir: dans leurs bouches de petites sœurs passe un latin de forum romain ou de cuisine, on ne sait pas. Chro no lo gi cal défait les frontières des âges et des langues. L’origine du monde selon Yasmine Hugonnet.


Chro no lo gi cal, Lausanne, Théâtre de Vidy, Pavillon, jusqu’au 10 nov.

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