«Comme nous sommes un jeune groupe de scène, nous n’avons malheureusement plus d’autres chansons à jouer.» Après 1h45 de concert et dix-sept morceaux, Boris Blank coupe le son tandis que Dieter Meier salue une dernière fois le public de sa voix de stentor. Le sorcier des samples et le dandy dada retournent dans l’ombre, après avoir offert en guise de dernier tour de piste une version vrombissante de leur tube «The Race» soutenue par une solide section cuivre – un tromboniste, deux saxophonistes et deux trompettistes se déhanchant comme les Blues Brothers.

Et si Yello n’était finalement pas un groupe taillé pour la scène? Quelques heures plus tôt, c’est la question qui nous taraudait alors que l’on pénétrait dans l’imposant Kraftwerk Berlin, où le duo s’apprêtait mercredi dernier à donner le premier d’une série unique de quatre concerts. L’événement est de taille: à l’exception de deux courtes performances qui tenaient plus du happening arty, en 1983 au club Roxy de New York, Meier et Blank ont toujours résisté aux propositions qui leur étaient faites – notamment par Claude Nobs, fondateur et âme du Montreux Jazz Festival – d’interpréter leur musique en live.

Plus à l’aise derrière ses machines que devant un public, cet architecte sonore qu’est Blank – on dit que sa base de données contient plus de 100 000 sons naturels ou trafiqués – a toujours freiné les ambitions scéniques de Meier. Jusqu’à cet automne, donc, sans que l’on sache véritablement l’origine de ce retournement. Peut-être qu’à 64 ans, et voyant son complice entamer sa septante-deuxième année, il s’est soudain aperçu que c’était un peu la der qui sonnait, et qu’il regretterait un jour de n’avoir jamais tenté l’expérience.

Chemins de traverse

Nous voilà donc au Kraftwerk, une imposante usine électrique construite en 1961, au moment de l’érection du Mur, pour alimenter en électricité Berlin Est. En activité jusqu’en 1997, cette centrale abrite aujourd’hui un club techno, le Tresor. Cathédrale de béton dont les larges structures métalliques encore visibles rappellent son passé industriel, le lieu en impose. Il est froid, stalinien, et on se dit qu’il conviendrait mieux à la musique industrielle des Young Gods, autre groupe suisse à la réputation internationale, qu’à l’electropop hédoniste aux influences tant jazz qu’afro-cubaines de Yello. Meier explique l’avoir choisi parce qu’il ne s’agit justement pas d’une salle traditionnelle. Mais aussi parce qu’il est profondément amoureux de Berlin, une ville dans laquelle il a vécu à plusieurs reprises, en faisant le cadre de son premier long-métrage – «Jetzt und alles» (1981) – ainsi que de deux clips réalisés pour des tubes énormes signés («Da Da Da») et Alphaville («Big in Japan»).

Car oui, ne l’oublions pas, Meier est aussi réalisateur – à la fin des années 1960 déjà, la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes montrait ses courts-métrages. Et il est aussi artiste. Et entrepreneur. Alors que Blank avoue ne pas aimer voyager et mener une vie tranquille de Zurichois ordinaire, son aîné a déjà eu mille vies. Fils de milliardaire, cela aide lorsqu’on décide d’emprunter des chemins de traverse, Meier se fait d’abord connaître, une fois son bac en poche, comme joueur de poker professionnel. Cartes en mains, il se sent comme un boxeur sur le ring. Seul compte le combat, le reste n’a plus d’importance. Il aime parier, pas toujours de manière légale. La dépendance le guette, il décide de reprendre sa vie en main. Mais là où d’autres aspirent à trouver ce que la société des années 1970 appelle un travail, il se dit qu’il se lancerait bien dans des performances artistiques. Sans en avoir conscience, plus par amusement que par véritable envie de dire quelque chose, il évoque alors les recherches des Situationnistes et du mouvement Fluxus.

A New York, il distribue des billets de 1 dollar. A Kassel, il fait poser une plaque prenant le contre-pied des commémorations historiques. Il y fait graver cette inscription: «Le 23 mars 1994, entre 15h et 16h, Dieter Meier s’est tenu debout sur cette plaque.» Vingt-deux ans plus tard, il sera au rendez-vous. Il se lance également le défi de compter 100 000 pièces de métal puis de les répartir dans des sacs de mille unités. Ailleurs, il délimite avec un ruban d’acier un parcours 50 mètres, proposant aux passants de l’emprunter et de lui dédier leur marche. Il s’amuse et n’imagine pas faire carrière dans l’art, même si aujourd’hui encore, il expose régulièrement son travail photographique dans de petites galeries. En parallèle, il réalise des films expérimentaux en 16 mm, avouant utiliser la caméra comme un pinceau. Et la musique, dans tout ça? Enfant, il aimait gratter une vieille guitare à une corde en scandant des onomatopées. Apprendre à jouer d’un instrument ou envisager une carrière, il n’y pensera jamais. Il se qualifie de dilettante ultime et explique que tout ce qu’il a pu entreprendre est le fruit du hasard et de rencontres fortuites.

Débuts américains

Alors qu’à la fin des années 1970, Blank est fasciné par le passage à l’électricité de Miles Davis et découvre avec passion les travaux du producteur anglais The Normal et du compositeur hongrois György Ligeti, Meier rencontre le groupe de krautrock Can, qui collabore avec un théâtre zurichois. Chanter dans une telle formation doit être excitant, se dit-il. Il écoute aussi les Italiens avant-gardistes de Musica Elettronica Viva et, lorsqu’il décide de composer des bandes-son pour ses films, se lance dans des bruitages en direct tout en chantant. Le patron d’un magasin de disques branché du Zurich underground qu’il fréquente assidument trouve qu’il a une voix intéressante, quelque chose de différent dans sa façon de la moduler, de déclamer plus que de véritablement chanter. Meier accompagne aussi parfois des groupes punk, il aime l’idée de monter sur scène sans avoir véritablement répété. Le disquaire lui propose alors d’enregistrer un single – «Cry for Fame» – pour son label Periphery Perfume. Dans la foulée, il le présente à Blank et Carlos Perón, qui bidouillent de la musique électronique.

Une première rencontre a lieu dans la cuisine de Blank, qui trouve que Meier ne chante pas très bien. Et surtout trop fort, ce qui lui vaudra d’être expulsé quelques jours plus tard de son appartement. Leur amitié est scellée, et leur collaboration ne sera jamais menacée par des problèmes d’ego. Leur entente est et restera totale. Perón quitte le groupe, laissant Meier et Blank, qui deviennent en 1979 Yello. Grâce aux connexions de Periphery Perfume, le duo enregistre son premier album, «Solid Pleasure» (1980), pour le compte de Ralph Records, label américain du collectif expérimental The Residents. Il met au point une recette qui ne changera plus: Blank puise dans sa banque de données pour construire des morceaux sur lesquels Meier pose dans un second temps sa voix, avant de réaliser des clips déjantés et dadaïstes. MTV vient de naître et offrira une fabuleuse vitrine aux Alémaniques.

C’est d’ailleurs aux Etats-Unis que le single «Bostich» explose. La rythmique électronique de ce premier hit, assortie d’un texte rappé, affole la communauté afro-américaine. Meier raconte encore régulièrement l’anecdote: lors de leur apparition au Roxy, le public, majoritairement black, sera sidéré de découvrir deux Suisses bien propres sur eux. La machine est lancée, Yello devient une fabrique à tubes, dynamite les codes de la musique et préfigure l’electrojazz comme l’electroswing. En 1985, Blank, qui a élaboré le squelette d’un morceau qu’il aime un peu plus que les autres, demande à Meier ce qu’il dirait si une douce brise venait le caresser. «Oh Yeah», répond le chanteur. Naissance d’un morceau d’anthologie aussitôt acheté par le réalisateur John Hughes pour sa comédie «La folle journée de Ferris Bueller. Oh Yeah» a depuis été utilisé dans un nombre incalculable de films, séries et pubs, et même par l’équipe de baseball des New York Yankees pour célébrer ses homerun.

La Suisse décomplexée

Le duo a placé la Suisse sur la carte de la musique, loin des clichés voyant la discrète Helvétie comme un pays de yodleurs et de joueurs de cor des Alpes. «Il y a un avant et un après Yello; ils ont ouvert la voie, ils ont décomplexé la Suisse, analyse Franz Treichler, fondateur des Young Gods en 1985. Il était à cette époque très difficile d’être pris au sérieux en tant que musicien suisse. Boris Blank et Dieter Meier ont montré que si tu fais de la bonne musique, elle passe les frontières. J’adore leur son et j’ai un énorme respect pour eux.» Les disques s’enchaînent, et en 1988 The Race devient un autre classique, comme «The Rhythm Divine», un titre chanté par Dame Shirley Bassey, l’année précédente. «Toy», le treizième album du groupe, est sorti il y a quelques semaines, recevant des critiques mitigées.

Depuis une vingtaine d’années, Yello est rentré dans le rang et n’affole plus les foules. Ce qui n’est pas pour déplaire à Blank, qui a toujours continué à jouer à l’apprenti sorcier dans son studio, tout en accompagnant l’évolution technique, des premières consoles analogiques aux derniers outils numériques. Il a récemment créé l’application Yellofier, qui fonctionne comme un studio de poche et permet en une dizaine de minutes de composer un morceau.

Meier, lui, s’est mué en businessman. Il possède un ranch au sud de l’Argentine, Ojo de Agua, où il produit notamment du bœuf bio et un malbec fort agréable. Il vend ses produits dans un magasin qu’il a ouvert à Zurich, et possède plusieurs restaurants, à Zurich, Berlin, Francfort et Buenos Aires. Il est aussi à la tête d’une petite plantation de café en République dominicaine et a quelques vignes à Ibiza. Epicurien se disant athée non pratiquant, défenseur d’une agriculture écologique et solidaire, il a des loisirs de riche: polo et golf.

Dernièrement, il a ouvert une fabrique de chocolat, vantant une nouvelle méthode d’extraction à froid des fèves de cacao qui devrait donner à ses tablettes – Oro di Cacao, sur le marché dès février 2017 – des saveurs incomparables. Mais l’adrénaline de la scène lui manquait. Pour contourner les éternelles réticences de Blank, il a créé en 2013 le projet Out of Chaos et tourné avec des musiciens jazz, se mettant à nu lors de concerts acoustiques, alors qu’avec Yello il a toujours eu l’impression de jouer un rôle. Et voilà que Blank a craqué. Joli pied de nez, que de voir un groupe essentiellement virtuel devenir réel à l’heure de la dématérialisation de la musique et des supports.

Nonchalance et second degré

Retour à Berlin. Mercredi dernier, le bon millier de spectateurs présent au Kraftwerk avait entre 25 et 65 ans, entre étudiants stylés et retraités semblant sortir du biergarten du coin, preuve du côté fédérateur de Yello. Lorsque Blank prendre place au milieu de ses samples, claviers et ordinateurs, bientôt rejoint par son moustachu et gominé complice, qui, a 71 ans, reste d’une classe épatante, un frisson nous parcourt. Dès les premières notes de «Do It», la question du bien-fondé de cette naissance scénique tardive devient obsolète. Epaulés par des souffleurs puissants, un batteur, un percussionniste, un guitariste et trois choristes, les Zurichois sont parfaitement à l’aise. Qu’ils interprètent des extraits de leur dernier album, en invitant sur quelques titres les vaporeuses chanteuses Malia et FiFi Rong, ou qu’ils revisitent leurs classiques («Bostich», «Tied Up», «Oh Yeah», «Si Señor», «The Race»), Blank et Meier gardent toujours cette même nonchalance et ce goût du second degré qui les rend si sympathiques.

Alors qu’on aurait pu s’attendre à les voir jouer la démesure pour souligner l’importance du moment, ils n’en rajoutent pas, conversent avec le public comme si de rien n’était et introduisent leurs morceaux en désamorçant tout effet de surprise. Donc oui, Yello est un bon groupe de scène, même si on a dû attendre près de quatre décennies pour en avoir la preuve. Derrière la scène, l’écran projetant des extraits de leurs clips historiques provoque de jolis vertiges lorsque les doubles juvéniles du duo s’affichent.

Le choix du Kraftwerk est par contre discutable. L’immensité des lieux a en effet rendu impossible la mise en place d’une vraie ambiance de concert, le regard étant autant absorbé par ce qu’il y a sur scène qu’autour. Tandis que le public se réveille enfin aux premières mesures de «The Race»public assis pour cette première, ce qui n’est pas le cas des trois autres dates agendées ce week-end –, on se prend à rêver de l’ambiance fiévreuse qui pourrait régner dans le cadre autrement plus chaleureux de l’Auditorium Stravinski si le même show était donné à l’enseigne du Montreux Jazz.