Eternel objet de fantasmes, le sous-marin fascine autant que les abysses qu’il sillonne. Chaque semaine cet été, Le Temps sort son périscope et part à la rencontre de ces monstres submersibles, des grandes découvertes aux naufrages

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C’est l’histoire d’un homme qui embarque dans un sous-marin jaune. Il convie ses amis à bord, et tous finissent par y vivre en harmonie – et dans un brouhaha de fanfare. Pourquoi, comment? Peu importe. Emmenées par une mélodie sommaire, ces paroles loufoques composent Yellow Submarine, tube planétaire et classique des Beatles. Près de cinquante-cinq ans plus tard, retour sur le succès, cocasse, de ce qui se voulait initialement une comptine pour enfants.

Printemps 1966, la Beatlemania fait rage (galvanisée par la sortie de We Can Work it Out au début de l’année), et McCartney est inspiré. C’est au moment de s’endormir, dans la maison de Jane Asher, sa petite amie de l’époque, que les prémices de Yellow Submarine lui seraient apparues. «Je me souviens m’être dit qu’une chanson pour enfants serait une bonne idée. J’ai pensé à des images, à la couleur jaune puis à un sous-marin. Je me suis dit: «Tiens, c’est pas mal, comme un jouet», racontera-t-il dans sa biographie.

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Au chant, il pense à Ringo Starr, «très doué avec les enfants, dans le genre oncle farceur» – et qui, traditionnellement, interprétait un titre par album. McCartney élabore donc le morceau avec, en tête, l’amplitude vocale (quelque peu restreinte) du batteur. Un refrain répétitif, quatre notes, pour être facilement retenu par les jeunes oreilles… et toutes les autres. «C’est là l’incroyable génie de McCartney: écrire des mélodies, parfois un peu mièvres, mais qui s’inscrivent au plus profond de vous», souligne Jacques Volcouve, historien français des Beatles.

Paille et grosse caisse

Après de petites retouches signées Lennon, les Beatles emmènent le titre au studio le 26 mai. L’enregistrement prend des airs de colonie de vacances: aux quatre compères se joignent plusieurs amis, leur road manager Mal Evans et même leur chauffeur, Alf Bicknell. L’équipée, survoltée, s’attelle à créer une ambiance sonore sous-marine: on sort cloches et sifflets en vrac des placards, Bicknell agite des chaînes dans une bassine, Lennon souffle dans l’eau avec une paille pour l’effet bulles, Ringo aboie des ordres comme un matelot. De la marijuana, dit-on, circule.

«On sait qu’à la fin de l’enregistrement ils sont sortis à la queue leu leu dans les couloirs, Mal Evans avec une grosse caisse en bandoulière, et tous chantaient «We all live in a yellow submarine» à tue-tête», s’amuse Jacques Volcouve.

Comme une drogue

Une ébullition… communicative. Dès sa sortie le 5 août, sur l’album Revolver ainsi qu’en single doublé d’Eleonor Rigby, Yellow Submarine domine les charts britanniques. Etonnamment, le public adhère à cet ovni enfantin et légèrement absurde, qui semble augurer les expérimentations musicales du groupe. Quant aux paroles, chacun y va de sa théorie, la plus populaire associant le sous-marin jaune aux psychotropes. «Comme la drogue, il vous emmène dans un voyage, comme dans un rêve, confirme Jacques Volcouve. Ce genre de clin d’œil était typique de McCartney.»

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Un dessin animé, tout aussi débridé, viendra ancrer le mythe. Sous la direction du graphiste germano-tchèque Heinz Edelmann et ponctué de morceaux du groupe (dont le tube éponyme), Yellow Submarine, le film, raconte l’histoire d’une contrée rêvée, le Pepperland, sauvée par les Beatles d’une bande de monstres bleus. Désintéressés au départ (au point que des acteurs se chargeront de faire parler leurs personnages), les Beatles seront ravis du résultat. Et le film, son graphisme psychédélico-pop et ses avancées techniques marqueront durablement le monde de l’animation. «Ces dessins étaient révolutionnaires, au point de mettre à mal ceux de Disney», confirme Jacques Volcouve.

Et font toujours leur petit effet. En avril dernier, YouTube a diffusé le film lors d’un événement spécial, offrant aux confinés une session karaoké doublée d’une évasion bariolée: «sky of blue, sea of green», et un sous-marin couleur citron.