Le Yémen s’aborde de nuit, comme une fréquentation honteuse. Les deux dernières compagnies aériennes à desservir le pays au départ de l’Europe n’atterrissent plus qu’entre 1 et 4 heures du matin sur le modeste aéroport de la capitale, Sanaa. Et pour cause: la destination n’est plus fréquentée que par les locaux et une poignée d’expatriés, diplomates, humanitaires et chercheurs pour la plupart. La clientèle plus exigeante des hommes d’affaires et des touristes s’y est faite d’année en année plus rare. Les premiers n’y croient plus et les seconds en ont peur. Surtout depuis les attentats du 11 septembre, perpétrés par des kamikazes originaires de la péninsule Arabique. Et plus encore depuis la récente décision américaine de convertir le pays en champ de bataille principal de la «guerre au terrorisme».

Pareil état d’exception a un avantage. L’aérogare est vide. Notre passage de la douane se déroule à une vitesse record, le temps d’un échange de sourires avec l’agent de garde. La récupération des bagages a lieu presque aussi vite. Dans l’encadrure de la porte de sortie se découpent les silhouettes noires d’une poignée de femmes, voilées de la tête aux pieds à l’exception d’une mince fente pour les yeux.

Le miracle de Sanaa

La vieille ville de Sanaa est un trésor architectural autant qu’un miracle urbanistique. A une époque où la logique immobilière peut raser en quelques mois les quartiers les plus vénérables, elle s’étend intacte entre ses longues murailles. D’autant plus rare qu’est unique chacune de ses maisons. Les édifices sont construits dans le même style: même usage de la pierre et de la brique, même contraste du blanc et du brun, même goût du détail et de la beauté. Mais ils affichent, comme sur un dessin d’enfant, une infinité d’irrégularités. Pas une façade n’est absolument semblable à une autre. Et sur chacune d’entre elles, pas une fenêtre n’est la réplique exacte de sa voisine.

Voilà pour le trésor. Le miracle est que l’endroit se révèle d’une rare animation. Inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco, le vieux Sanaa aurait pu prendre des airs de musée en plein air. Or il n’en est rien. Ses rues continuent à grouiller de la vie de tous les jours, hommes au travail ou mâchant le qat, femmes fantômes chargées de commissions ou admirant un nouveau voile dans le miroir d’une échoppe, enfants rentrant de l’école ou tapant dans le ballon.

Moka, la ville fantôme

Le centre montagneux du pays est riche en villes anciennes, où une succession compliquée de dynasties a planté mosquées et palais. Aujourd’hui cependant, une autre histoire nous attire: celle de Moka, au bord de la mer Rouge. Un port qui a possédé autrefois, pendant près d’un siècle, l’exclusivité de l’exportation du café dans le monde. D’où le surnom qu’il a donné à la boisson. Mais le précieux monopole a été perdu. Et la construction de la ville d’Aden par les Anglais a achevé d’enlever toute importance à l’endroit.

A quoi peut bien ressembler le site légendaire? A l’approche de la mer, tandis qu’un fort vent soulève des nuages de sable, une mosquée blanche et une tour esseulée apparaissent derrière un repli de terrain. Les deux vestiges s’élèvent au milieu d’un terrain vague envahi de sacs en plastique et entouré d’un bidonville où tournent inlassablement des jeunes en moto. Sans autre destination qu’un point de départ.

Un repas en montagne

La côte de la mer Rouge présente un visage moins fantomatique un peu plus loin. Du côté d’al-Khawkha et de ses bungalows, de Zabid et de ses anciennes écoles, de Bayt al-Faqih et de son grand marché du vendredi. Mais le périple touche à sa fin et nous reprenons la direction de Sanaa. Il nous reste pourtant une dernière halte. Notre guide nous a invités à nous arrêter dans son village, posté à mi-parcours.

Al-Hajjara, dans le djebel Harraz, est un nid d’aigle. Alors que les villages de montagne se blottissent au fond des vallées dans la plupart des pays du monde, ils se dressent au Yémen sur les sommets et sur les crêtes. Le froid n’est pas un problème à ces latitudes. Il convenait en revanche, dans un passé pas si lointain, de se protéger contre toutes sortes d’envahisseurs, du puissant Empire ottoman aux très chicanières populations alentour.

La région, aujourd’hui pacifiée, aspire à attirer les touristes, les férus de marche notamment. Qu’il dure quelques heures ou plusieurs jours, un trekking permet d’y admirer des paysages grandioses au milieu d’une population souriante. Comme est de bonne humeur la famille de notre guide, qui nous reçoit ce midi à manger.

Les plats se multiplient à toute vitesse entre les convives assis en tailleur. A du riz jaune, des spaghettis et des pommes de terre succèdent un grand gâteau au miel, puis de la viande, des bananes et de la soupe. Le tout dans un ordre plutôt inattendu pour l’étranger. Les assiettes sont bientôt si nombreuses qu’elles se chevauchent les unes les autres. Pas une femme de la maison n’est visible. Pourtant, elles sont toutes proches, à s’affairer jusque derrière la porte entrebâillée. L’une d’elles finira par apparaître une fraction de seconde. Un regard sous un voile noir.