Il est rare qu’un documentaire somme toute assez classique dans sa fabrique – il est produit par la chaîne de télévision HBO, filiale de Time Warner – vous donne à ce point l’impression d’avoir rencontré quelqu’un. C’est que ses réalisateurs (Matthew Akers, en collaboration avec Jeff Dupre), ont été capables de saisir tout le potentiel d’une exposition hors du commun, pour livrer le portrait d’une femme au charisme bouleversant. Avant d’être le titre d’un film, Marina Abramovic: The Artist is Present a en effet été celui de la rétrospective de l’artiste au Museum of Modern Art (MoMA) de New York au printemps 2010.

Le film s’est plus précisément concentré sur la performance principale, la seule réalisée par Marina Abramovic elle-même, les autres étant réactivées par de jeunes performeurs qui se relaient au fil de la journée. Pendant trois mois, six jours par semaine et huit heures par jour, Marina Abramovic s’est assise dans l’atrium du musée pour simplement regarder dans les yeux la succession des visiteurs qui prenaient place tour à tour en face d’elle.

Elle portait une vaste robe, tantôt sombre, blanche ou rouge, qui tenait de l’armure autant que de l’aube religieuse. Comme si elle revêtait les habits de ses grands-parents (un grand-père patriarche de l’Eglise orthodoxe) et de ses parents, partisans de Tito, héros de la Seconde Guerre mondiale. Comme s’il lui fallait la combinaison de leurs forces pour tenir, immobile et silencieuse, offrant à chacun un moment unique, tout en étant sous les yeux du public. Intimité et spectaculaire liés comme jamais.

Le film est assez finement construit pour que ce moment partagé soit compris comme une sorte d’acmé dans le parcours de l’artiste. Quelques archives rendent compte de ses performances historiques. Des témoignages aussi, surtout celui d’Ulay, son grand amour retrouvé pour l’occasion. Avec lui, elle a parcouru l’Europe dans un vieux tube Citroën (qui figurait dans l’exposition), réalisé des performances d’une violence incroyable (affrontement des corps, risque de l’arc bandé qu’il tient face à elle…). Jusqu’à cette séparation mise en scène par une longue marche doublement solitaire où ils se retrouvaient une dernière fois devant la Grande Muraille de Chine, en 1988.

Marina Abramovic le dit, elle a 63 ans et elle n’est plus cette jeune femme un peu folle et marginale. Il reste que son statut de star n’a pas affaibli son engagement artistique. Elle ne va plus prendre des psychotropes ou se lacérer le ventre, mais elle sait plus que jamais aller à l’essentiel.

C’est cela qu’elle apprend aux jeunes qui vont réactiver ses performances anciennes dans l’exposition. En nous faisant participer à ce moment de transmission, le cinéaste nous fait aussi saisir l’essence de la performance, présence absolue au monde. Marina Abramovic reçoit ces jeunes pour un long week-end dans sa maison au bord de l’Hudson. Elle leur prépare une marmite de soupe, et les accueille en leur confisquant leurs téléphones. La performance est l’art de la disponibilité. Puis elle leur apprend à se sentir à l’aise nus avec un grand bain collectif dans la rivière, à rester seuls avec la forêt, assis emmitouflés sur une chaise des heures durant…

Des heures durant sur une chaise, c’est ce qu’elle va vivre elle-même chaque jour pendant les trois mois de l’exposition au MoMA. Seule, face à la succession des visiteurs qui dorment devant le musée, se bousculent dans les escaliers pour venir s’asseoir en face d’elle. Pendant qu’ils courent, elle se concentre. Entre chaque face-à-face, elle rebaissera la tête, comme pour être neuve à chaque fois. Pour cette vieille femme comme pour cet enfant qui, ensuite, au moment de retrouver sa famille, s’assoit par terre, la tête dans les mains, comme pour garder encore un peu pour lui l’exclusivité de ce qu’il vient de vivre. Et sa mère, de le voir ainsi, éclate en sanglots.

L’échange des regards: deux êtres et plus rien d’autre. La caméra capte cela, nous installe ­dedans. Jusqu’aux larmes. Oui, l’artiste est présente. Elle est aussi un présent. Qu’il faut savoir ­recevoir.

Marina Abramovic, The Artist is Present. De Matthew Akers. USA 2012, 1h45.

Des témoignages rappellent l’histoire, dont celui d’Ulay, son grand amour retrouvé pour l’occasion