Rock. Yo La Tengo. I Am Not Afraid Of You And I Will Beat Your Ass. Matador/Musikvertrieb

L'année dernière paraissait Prisoners of Love, une compilation extensive des bons et loyaux services rock alternatif rendus par Yo La Tengo vingt années durant. Une couronne mortuaire? Ira Kaplan, Georgia Hubley et James McNew se produisent sur la scène du Fri-Son de Fribourg le 25 novembre. Une procession funèbre? Le nouvel et douzième album des intellos goguenards se clôt sur le titre «The History of Yo La Tengo». Une épitaphe? Yo La Tengo est mort. Vive Yo La Tengo!

La cohorte d'adeptes fidèles qui suit les meilleurs musiciens de Hoboken, New Jersey, depuis vingt ans se pelotonnera dans les divagations musclées des dix minutes d'ouverture de I Am Not Afraid Of You And I Will Beat Your Ass. «Pass The Hatchet, I Think I'm Goodkind» exploite au mieux les sempiternels trésors rock de Yo La Tengo: de longs développements entêtés laissent place aux déambulations d'une guitare saturée qui s'égare volontiers du côté de l'improvisation – les meneurs du rock alternatif frayaient, récemment, avec les affranchis du free-jazz, et reprenaient Sun Ra. Ira Kaplan brode toujours la mélodie en lambeaux de ses surpiquages vocaux tout empreints des 90's. Une épopée caractéristique, brillante, mais sombre.

Et puis c'est la renaissance, les lumières. Un flash, vu la soudaineté du clash. Sonnent les trompettes… «Beanbag Chair», deuxième titre, entre en collision frontale avec vingt ans de militantisme alternatif: une fanfare chouquette voit sautiller le piano, la basse taper des mains. Et le chant investir un refrain immédiat, séducteur avec son sourire en coin. Un summum pop. Les apôtres de toujours, évidemment abasourdis, auront à peine le temps de cesser de twister malgré eux, durant une ballade magnifique tout en cordes ascensionnelles, que les sirènes des Swinging 60's les remettront à l'ordre. «Mr Tough» est le morceau le plus étonnant d'un album surprenant. Yo La Tengo s'empare avec goût d'un groove festif: le piano entonne un air débonnaire alors que trompette, trombone et saxophone ponctuent avec force les envolées métronomées d'un morceau qui en appelle à la soul.

Soul? Orgue Farfisa et percussions pour des déflagrations hypnotiques à la Suicide, rhythm'n'blues d'aristocrates déclassés, swing jazzy indolent aux tentations ironiques, rock garage de petite frappe allumée. Velvet Underground digéré, Beatles biaisés, Kinks pillés. Et Yo La Tengo vampirisé. Si, au fil de ses albums, le groupe a toujours planqué ses surprises derrière une patte artistique magistrale, ici ce sont les clins d'œil, diablement hétéroclites, qui éclipsent le narcissisme créatif. Yo La Tengo renaît de ses cendres toujours incandescentes, pour donner naissance à une formation «bis», libre, sûre, drôle, talentueuse ô combien, qui aurait pour référence, entre autres, Yo La Tengo. I Am Not Afraid Of You…, c'est l'album d'un groupe qui explore son au-delà. Se permettant un vrai pas de côté, du côté de la pop, pour ne pas dire, pompeusement, de l'histoire du genre. Un panorama subjectif par une formation qui s'inclut, à raison, dans la course à la contemporanéité rock. L'auto-consécration, proche de celle du peintre Roy Lichtenstein, qui, après avoir imposé son style tramé, revisite les jalons de l'histoire de l'art à la loupe pop.