Le rire de l’autre

Yoann Provenzano, du web romand au stand-up à l’américaine

Révélé au public en 2013 grâce à ses vidéos, le jeune humoriste de 26 ans écrit aujourd’hui son deuxième spectacle. Il s’inspire de la carrière et du style de Sebastian Maniscalco, un roi du rire inconnu en Suisse

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Chemise rouge à fleurs, casquette à l’envers et claquettes aux pieds, Yoann Provenzano nous accueille dans son joli studio au troisième étage d’un petit immeuble. «C’est la rue la plus bruyante de Vevey», s’amuse-t-il en fermant la fenêtre alors que l’on est attablé dans sa cuisine.

L’humoriste de 26 ans n’hésite pas lorsqu’on l’interroge sur son modèle dans le monde de l’humour: Sebastian Maniscalco. Sebastian qui? Cet inconnu chez nous est pourtant une star de l’autre côté de l’Atlantique. Américain aux origines italiennes, 44 ans, roi du stand-up. Il s’essaie aussi au cinéma puisqu’il joue notamment dans The Irishman, un film dirigé par Martin Scorsese qui sortira en exclusivité sur Netflix en 2019.

«Il a un nom de famille bizarre, j’ai un nom de famille bizarre, ça commence par là», rit Yoann Provenzano. Une référence américaine de la scène intrigante, pour un humoriste qui s’est fait connaître par des vidéos et une galerie de personnages dont le plus connu est un Vaudois à l’accent à couper au couteau.

Entre la scène et les vidéos 

Mais plus Yoann Provenzano se découvre, plus les liens entre l’élève et le maître se font clairs. La scène d’abord, c’est là que le Vaudois a fait ses débuts: en 2012, il arrive deuxième au concours du Banane Comedy Club, festival d’humour de l’Université de Lausanne. En 2013, il publie ses premières vidéos sur Facebook qui lui permettent de rassembler une grande communauté de fans sur le réseau social. Depuis, le jeune humoriste a produit son premier spectacle, il publie régulièrement des vidéos sur les réseaux sociaux, joue dans une minisérie pour L’illustré et officie aussi pour la RTS, dans l’émission de Thomas Wiesel, Mauvaise langue, et dans Les bras cassés sur Couleur 3.

Y a-t-il un «style Provenzano»? «Je ne pourrais pas faire de l’humour politique comme Thomas [Wiesel]. Je ne m’y connais pas assez et je n’ai pas les épaules pour encaisser ensuite. Pour moi, on peut faire de l’humour avec tout, à condition de trouver le bon angle. J’ai fait un sketch sur le fait que l’avocat était un fruit arrogant!»

Faire rire avec tout, le mantra de Yoann Provenzano, un peu comme celui de Sebastian Maniscalco. Le Vaudois mentionne un de ses premiers sketchs qu’il a vu et aimé: l’Américain y imite des clients hésitants au moment de commander leur sandwich chez Subway. «Il est dans le registre du comique d’observation, il s’agace des absurdités dans le comportement des gens.»

Pour s’inspirer, le jeune homme regarde régulièrement en prenant des notes deux spectacles de son modèle: What’s Wrong With People? et Aren’t You Embarrassed?. «J’ai découvert Maniscalco en m’intéressant au stand-up anglophone. Quand je regarde des humoristes, je ne me marre pas à haute voix, j’analyse. Avec lui, je me suis senti comme un gamin rigolant bêtement devant son ordinateur.»

Garder sa propre identité

Le jeune humoriste applaudit les textes de l’humoriste, mais aussi son jeu: «Sa gestuelle est incroyable! Je me souviens d’un sketch où il raconte qu’il découvre chez un ami un arc et des flèches. Son pote lui explique que c’est en cas de cambriolage. Et là, Maniscalco se met à mimer le voleur qui se trouve nez à nez avec un type muni d’un arc…» Provenzano imite la gestuelle. Il poursuit: «Il utilise beaucoup son corps pour faire rire. Ce sont des années de travail, et c’est très inspirant!» Mais l’admiration a ses limites: «Etre un artiste, c’est être une éponge. Je veux pouvoir m’identifier mais sans être un Maniscalco bis.»

Après avoir parlé de son idéal américain, le jeune homme raconte ses inspirations romandes. Ses amis Thomas Wiesel, Alexandre Kominek et, surtout, Vincent Kucholl et Vincent Veillon de 26 minutes. «Après eux, on a pu s’engouffrer, ils ont donné un vent d’inspiration.»

La vidéo, aujourd’hui, c’est une façon de remplir les salles. Internet est nécessaire. Mais j’en ai marre qu’on me qualifie de youtubeur

Yoann Provenzano

Aujourd’hui, l’ambition du Vaudois est de faire du stand-up «à la Maniscalco». Son projet de carrière a mûri depuis ses premières vidéos, dans lesquelles il interprète des personnages caricaturaux qui l’ont fait connaître auprès du (jeune) public. Parmi eux, un certain André Delacrottaz, toujours muni d’une casquette PMU et de son accent vaudois, et un Albanais nommé MC Terkuit. Ils continueront d’être présents dans son prochain spectacle, Vie – qu’il rodera dès septembre à Paris et en Suisse romande –, mais de façon secondaire.

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Des personnages moins présents

Le recours à des personnages pour faire rire ne sera donc plus systématique: «Ils seront plus subtilement amenés. J’ai réalisé qu’ils avaient souvent été une béquille. Ce que j’écrivais ne me semblait pas assez marrant pour le porter avec ma voix donc j’étais obligé de «tuner» un peu ma blague à travers des personnages. Ça reste mon créneau, j’ai toujours eu l’oreille aux accents et un personnage permet de dire des choses autrement qu’en étant soi-même, mais j’ai envie d’épurer, même si ce n’est pas forcément le bon terme. Je suis dur avec eux!» analyse l’humoriste à propos de ses personnages.

Les êtres imaginaires qu’il a créés ont bien une place importante dans l’univers de Yoann Provenzano, comme en témoigne Seul(s) dans ma tête, son premier spectacle avec lequel il a tourné en Suisse romande en 2016-2017. Mais ce retour à la scène lui a justement donné envie de mettre les vidéos en second plan et de faire taire un peu la voix de ses alter ego. «Voir les gens rire en live, avoir le trac… J’y ai repris goût.»

Yoann Provenzano est définitivement de sa génération: à la fois local et international, et sur tous les supports: sur scène, à la radio, en vidéo et à la télévision. «J’aimerais que ce soit dans cet ordre», précise l’humoriste. «La vidéo, aujourd’hui, c’est une façon de remplir les salles. Internet est nécessaire. Mais j’en ai marre qu’on me qualifie de youtubeur, ça ne correspond plus à ma réalité.» De sa génération, oui, mais sa carrière, c’est sur les planches et loin d’internet que l’humoriste rêve de la construire. Comme un certain Sebastian Maniscalco.


Profil

2012 Finaliste du Banane Comedy Club avec Thomas Wiesel.

2013 Première vidéo humoristique publiée sur internet.

2015 Premier sketch au Montreux Comedy Festival.

2016 Spectacle sur scène au Théâtre de Poche de Vevey.

2018 Oscarisé pour le meilleur montage son dans sa vidéo sur les sous-tasses.

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